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Communication

Le riz comme outil de communication compassionnelle en temps de crise :
ambivalences symboliques et ritualisation de l’action publique

Babacar Cissé

Université de Montréal

Le riz comme outil de communication compassionnelle en temps de crise : ambivalences symboliques et ritualisation de l’action publique

Babacar Cissé

Université de Montréal (Canada)1


Introduction

Au Sénégal, les crises liées aux aléas climatiques et aux catastrophes récurrentes, comme les inondations saisonnières, les incendies dans les quartiers précaires ou encore la pandémie de la COVID-19, donnent lieu à des réponses institutionnelles souvent matérialisées par la distribution de denrées alimentaires, dominée par le riz. Si ces interventions visent d’abord à répondre à une urgence sociale, elles constituent également des moments de communication publique à travers lesquels l’État met en scène sa proximité avec les populations vulnérables. Dans ce contexte, le riz acquiert une dimension symbolique particulière : au-delà de sa valeur alimentaire, il devient un support de visibilité politique et un signe tangible de solidarité institutionnelle.

Les recherches consacrées à la communication humanitaire et à la médiatisation des crises ont montré que les gestes de solidarité publique peuvent fonctionner comme des dispositifs de légitimation politique, où l’émotion et la compassion sont mobilisées pour produire une reconnaissance sociale et renforcer la crédibilité des institutions (Boltanski, 1999 ; Chouliaraki, 2006 ; Cottle, 2014). Dans les contextes africains, plusieurs travaux ont souligné l’ambivalence des politiques d’aide alimentaire, qui sont à la fois nécessaires pour répondre aux situations d’urgence et susceptibles de reproduire des formes de dépendance ou de communication politique stratégique (Devereux, 2007 ; Moyo, 2009 ; Whiteside, 2009). D’autres recherches sur la gouvernance humanitaire et les crises alimentaires montrent également que les interventions d’urgence peuvent renforcer la visibilité des autorités publiques, mais sans garantir le changement des causes structurelles de la vulnérabilité sociale (Ferguson, 1994 ; Olivier de Sardan, 1995). Ces analyses mettent en évidence les tensions entre l’assistance immédiate, la légitimation politique et la construction d’une résilience durable. Toutefois, ces travaux se concentrent surtout sur les dimensions économiques et humanitaires de l’aide, en laissant relativement inexplorée la dimension communicationnelle et symbolique des distributions alimentaires dans les contextes de crise. 

Dans le cas sénégalais, les distributions de riz constituent pourtant une pratique récurrente dans la gestion publique des catastrophes. Leur forte médiatisation et leur répétition temporelle soulèvent plusieurs questions quant à leur signification sociale et politique. Loin de se limiter à un dispositif d’assistance, ces gestes peuvent être interprétés comme des formes de communication compassionnelle à travers lesquelles les autorités cherchent à matérialiser la présence de l’État, tout en produisant une image de solidarité et de responsabilité face aux crises.

À partir de ce constat, cet article s’interroge sur le rôle du riz comme support de communication institutionnelle en contexte de crise. Plus précisément, la recherche vise à répondre à la question suivante : comment la distribution de riz, présentée comme un acte de solidarité, fonctionne-t-elle comme un outil de communication compassionnelle qui participe à la mise en scène et à la légitimation de l’action publique en temps de crise ?

Pour répondre à cette question, l’étude adopte une approche qualitative combinant l’analyse d’un corpus médiatique composé d’articles et de reportages issus de la Radiodiffusion Télévision Sénégalaise (RTS), de l’Agence de Presse Sénégalaise (APS), de l’Agence Afrique et du quotidien Le Soleil, ainsi que des entretiens semi-directifs menés auprès de bénéficiaires des aides alimentaires. En mobilisant les apports théoriques relatifs à la communication compassionnelle, à la dramaturgie du pouvoir et à la ritualisation de l’action publique, l’article propose d’analyser la distribution de riz non seulement comme une pratique humanitaire, mais aussi comme un dispositif symbolique de gouvernance des crises.

En mettant l’accent sur les dimensions communicationnelles et symboliques de l’aide alimentaire, cette recherche contribue à combler une lacune dans la documentation sur la médiatisation des crises en Afrique de l’Ouest. Elle propose ainsi une lecture critique des formes contemporaines de la compassion publique ainsi que de leurs implications dans la construction de la légitimité étatique.

L’article est organisé en quatre parties : un cadrage théorique présentant les principaux concepts mobilisés, une section méthodologique détaillant le corpus et les modalités d’analyse, une présentation des résultats structurée autour de six axes analytiques et, enfin, une discussion critique examinant les ambivalences symboliques et les limites structurelles de ces pratiques communicationnelles. 

  1. Fondements théoriques : compassion, dramaturgie et ritualisation de l’action publique

L’analyse des dispositifs de solidarité institutionnelle en contexte de crise s’inscrit dans un ensemble de travaux portant sur la communication humanitaire, la médiatisation des catastrophes et les formes contemporaines de légitimation de l’action publique. Plusieurs recherches ont montré que les réponses institutionnelles aux crises ne se limitent pas à des interventions matérielles, mais s’accompagnent de dispositifs discursifs et symboliques visant à produire la reconnaissance sociale et à renforcer la légitimité politique (Cottle, 2014 ; Chouliaraki, 2006). Dans cette perspective, il est possible d’analyser les gestes d’assistance publique comme des pratiques communicationnelles participant à la construction d’une image d’État protecteur. Afin d’appréhender ces dynamiques, cette étude mobilise trois cadres conceptuels complémentaires : la communication compassionnelle, la dramaturgie politique et la ritualisation de l’action publique.

La première perspective est celle de la communication compassionnelle. Les travaux de Boltanski (1999) ont montré que la mise en scène publique de la souffrance peut devenir un ressort central de la légitimation morale et politique. Dans ce cadre, la compassion fonctionne comme un langage social à travers lequel les institutions expriment leur solidarité et cherchent à susciter l’adhésion des publics. Les recherches sur la communication humanitaire ont également souligné le rôle des médias dans la construction d’une « communauté émotionnelle » autour des victimes de catastrophes (Chouliaraki, 2006). Toutefois, plusieurs auteurs mettent en garde contre les ambivalences de ces dispositifs compassionnels. En particulier, les analyses critiques de l’aide internationale ont montré que les politiques d’assistance peuvent parfois servir d’outils de visibilité politique plutôt que de solutions durables aux crises (Moyo, 2009). Cette tension entre solidarité affichée et stratégie de légitimation constitue un enjeu central dans l’analyse des dispositifs compassionnels contemporains.

La deuxième perspective mobilisée est celle de la dramaturgie politique. Dans son approche interactionniste, Goffman (1959) décrit les interactions sociales comme des performances où les acteurs cherchent à produire une impression favorable auprès d’un public. Il distingue « l’avant-scène », où se déroule la représentation, des « coulisses », où se préparent les stratégies d’action. Cette grille d’analyse a été largement mobilisée pour comprendre les formes contemporaines de communication politique. Champagne (1990) souligne notamment que la médiatisation transforme l’action publique en spectacle, contribuant à la fabrication de l’opinion publique. De son côté, Abélès (2011) montre que l’exercice du pouvoir s’accompagne de dispositifs symboliques et rituels visant à rendre visible l’autorité politique. Dans le contexte des crises, ces mises en scène médiatiques peuvent renforcer l’image d’un État présent et protecteur, tout en participant à la construction d’une dramaturgie de la solidarité.

Enfin, la troisième perspective s’appuie sur la notion de ritualisation de l’action publique. Les rituels politiques, selon Abélès (2011), jouent un rôle central dans la reproduction de la légitimité institutionnelle. Cependant, lorsque ces gestes se répètent de manière récurrente, ils tendent à perdre leur dimension exceptionnelle pour devenir des routines de gouvernance. Cette perspective rejoint les analyses sur les politiques d’aide alimentaire et les réponses aux crises. Devereux (2007) montre ainsi que les interventions d’urgence, bien qu’elles soient indispensables dans certaines situations, peuvent fonctionner comme des « solutions pansement » qui atténuent temporairement les effets des crises sans en traiter les causes structurelles. De leur côté, Drèze et Sen (1989) insistent sur l’importance de politiques publiques durables pour assurer la sécurité alimentaire et renforcer la résilience des populations face aux catastrophes.

En articulant ces trois perspectives, soit la communication compassionnelle, la dramaturgie politique et la ritualisation de l’action publique, ce cadre théorique permet d’analyser les gestes d’assistance alimentaire non seulement comme des réponses humanitaires, mais aussi comme des dispositifs symboliques de communication institutionnelle. Il offre ainsi une grille de lecture pour comprendre comment certaines pratiques d’aide peuvent simultanément exprimer une solidarité publique et participer à la mise en scène de l’autorité politique en contexte de crise. 


  1. Méthodologie

Cette recherche adopte une approche qualitative à visée ethnographique afin d’examiner comment la distribution de denrées alimentaires, dominée par le riz, fonctionne comme un dispositif de communication institutionnelle dans un contexte de crise au Sénégal. Cette approche permet d’analyser simultanément les discours médiatiques qui mettent en scène l’action publique et les expériences vécues des bénéficiaires, afin de comprendre comment ces gestes d’assistance sont interprétés et investis symboliquement. L’étude repose sur deux types de données : un corpus médiatique constitué d’articles de presse, de dépêches d’agence et de reportages audiovisuels, ainsi que des entretiens semi-directifs menés auprès de bénéficiaires d’aides alimentaires.

Le corpus médiatique constitue la principale source de données de l’étude. Il regroupe 56 documents (articles, dépêches et reportages télévisés) publiés entre janvier 2020 et septembre 2025, période marquée par plusieurs épisodes clés de distribution alimentaire au Sénégal, notamment durant la pandémie de la COVID-19, durant les crues du fleuve Sénégal et durant les opérations de distribution de denrées organisées à Tambacounda, Matam, Bakel et Foundiougne à la suite d’inondations et de catastrophes saisonnières. Les contenus analysés proviennent de plusieurs médias sénégalais : l’Agence de Presse Sénégalaise (APS), Le Soleil, Le Quotidien, Seneweb, l’Agence Africaine, ainsi que de reportages diffusés par la Radiodiffusion Télévision Sénégalaise (RTS).

Le choix de ces médias repose sur leur positionnement complémentaire dans l’espace médiatique sénégalais. L’APS et Le Soleil sont des médias institutionnels étroitement associés à la communication publique de l’État et jouent un rôle central dans la diffusion des annonces gouvernementales. Le Quotidien et Seneweb constituent des médias privés avec un vaste auditoire, caractérisés par une couverture plus diversifiée et parfois critique de l’actualité politique. L’Agence africaine offre une perspective régionale sur les événements, tandis que la RTS, la télévision publique nationale, occupe une place importante dans la médiatisation audiovisuelle des actions gouvernementales. Cette diversité de supports permet de comparer les cadrages médiatiques, les registres discursifs et les formes de mise en scène de la solidarité institutionnelle. La constitution du corpus médiatique repose sur une recherche documentaire effectuée à partir des archives numériques et des moteurs de recherche interne pour les médias sélectionnés, complétée par des recherches ciblées sur Google Actualités. Les documents ont été identifiés à l’aide de mots-clés, tels que « distribution de riz », « aide alimentaire », « kits alimentaires », « solidarité nationale », « inondations », « sinistrés » et « assistance aux populations ». Les documents ont été retenus lorsqu’ils mentionnaient explicitement des distributions de denrées alimentaires organisées par des autorités publiques ou des institutions étatiques. Ce matériel documente plusieurs épisodes de distribution alimentaire, notamment le programme national de soutien alimentaire mis en œuvre en 2020 durant la pandémie de la COVID-19, les opérations coordonnées par le Fonds national de solidarité lors des crues du fleuve Sénégal entre 2024 et 2025, ainsi que différentes interventions réalisées dans les régions de Tambacounda, Matam et Foundiougne.

En complément du corpus médiatique, huit entretiens semi-directifs ont été menés par téléphone entre le 8 décembre 2024 et le 29 janvier 2025 auprès de bénéficiaires directs d’aides alimentaires. Les participants ont été sélectionnés selon une stratégie d’échantillonnage raisonné visant à diversifier les profils en matière de genre et de statut familial. Cette approche ne cherche pas la représentativité statistique, mais permet de recueillir une diversité de points de vue sur les expériences vécues des distributions alimentaires. Les entretiens, d’une durée moyenne de 30 à 35 minutes, ont porté sur trois thèmes principaux : les perceptions des distributions alimentaires, les attentes des bénéficiaires envers les autorités publiques et la signification sociale attribuée aux denrées reçues. Les participants ont été informés des objectifs de la recherche et leur anonymat a été garanti conformément aux principes éthiques de la recherche qualitative2. 

L’analyse des données s’est appuyée sur l’approche Phronetic Iterative Qualitative Data Analysis (PIQDA) proposée par Tracy (2020). Cette méthode repose sur un processus itératif combinant l’immersion empirique dans les données et la mobilisation progressive des cadres théoriques. L’analyse a été menée à partir de mémos analytiques permettant d’établir les motifs discursifs récurrents dans le corpus médiatique et dans les récits des bénéficiaires. Plus précisément, l’analyse du contenu a consisté à repérer les occurrences associées aux distributions de denrées alimentaires en portant une attention particulière aux cadrages médiatiques de la solidarité institutionnelle, aux représentations de l’action publique et aux formes de mise en scène de la compassion gouvernementale. Les documents ont été examinés afin d’établir les motifs discursifs récurrents liés à la présence des autorités politiques, à la représentation des bénéficiaires et à la dimension symbolique des denrées distribuées.

Afin de renforcer la crédibilité de l’analyse, les résultats reposent sur une triangulation des sources, combinant l’analyse du corpus médiatique et les témoignages recueillis lors des entretiens. La triangulation permet de croiser différentes sources de données afin d’approfondir la compréhension d’un phénomène et de limiter les biais d’interprétation (Luckerhoff et Guillemette, 2012). Cette stratégie permet ici de confronter les représentations institutionnelles de la solidarité publique aux expériences vécues par les bénéficiaires, afin de mieux comprendre les usages communicationnels et symboliques de l’aide alimentaire en contexte de crise.


  1. Pratiques communicationnelles en temps de crise : entre geste humanitaire, spectacle médiatique et limites structurelles 

L’analyse du matériel recueilli montre que la distribution de denrées alimentaires, dominée par le riz, dépasse sa fonction d’assistance matérielle pour devenir une véritable pratique de communication. Face aux inondations, aux incendies ou à la pandémie de la COVID-19, les autorités mobilisent ce geste comme signe de solidarité et de compassion, mais aussi comme instrument de légitimation.

Les résultats se déclinent en six axes : le riz comme langage politique ; l’ambivalence des perceptions entre gratitude et scepticisme ; la distribution comme spectacle médiatique ; les limites d’une réponse cyclique sans mesures structurelles ; l’ambivalence de la reconnaissance exprimée par les bénéficiaires ; enfin, la normalisation progressive de ces pratiques, où l’exception devient un rituel attendu des crises, révélant une résignation psychologique et sociale.


3.1. Le riz comme langage politique : un symbole de solidarité mis de l’avant par les autorités

L’analyse du corpus médiatique montre que le riz occupe une place centrale dans les discours publics relatifs à la gestion des crises au Sénégal. Parmi les 56 documents analysés entre 2020 et 2025, la majorité évoque la distribution de denrées alimentaires comme une manifestation de solidarité nationale, où le riz apparaît systématiquement comme le principal élément de l’aide apportée aux populations sinistrées. Cette dimension est particulièrement visible durant la pandémie de la COVID-19, en 2020. Plusieurs reportages diffusés par la RTS et relayés par l’APS présentent les distributions de riz comme un symbole de la mobilisation de l’État face à la crise. Dans ces contenus médiatiques, la remise de sacs de riz est régulièrement accompagnée de déclarations officielles insistant sur la solidarité nationale et la présence de l’État auprès des populations vulnérables (ministère de la Famille, 2025). La médiatisation de ces distributions contribue ainsi à transformer un dispositif d’assistance alimentaire en un message politique visant à démontrer la capacité des autorités à intervenir rapidement en période d’incertitude.

Cette logique se retrouve également dans des événements plus récents. Par exemple, une dépêche de l’APS publiée en septembre 2025 rapporte la distribution de kits alimentaires aux victimes des inondations à Tambacounda (septembre 2025) par la ministre de la Famille et de l’Action sociale. L’article souligne que cette opération visait à rappeler que l’État « ne laisserait personne seul face à la crise » (APS, 2025, 8 septembre). De même, plusieurs articles du corpus mentionnent les distributions coordonnées par le Fonds national de solidarité dans les zones touchées par les crues du fleuve Sénégal, notamment à Bakel et Matam, où le riz est présenté dans les discours officiels comme « un signe tangible de la solidarité nationale ». La centralité du riz dans ces dispositifs s’explique également par sa forte dimension culturelle. Aliment quotidien largement consommé au Sénégal, le riz constitue un symbole de stabilité et de continuité dans un contexte marqué par la perturbation sociale. Comme l’ont montré Sen (1981) et Drèze et Sen (1989), les crises alimentaires ne renvoient pas uniquement à des questions d’approvisionnement, mais aussi à des enjeux de reconnaissance sociale et de sécurité collective. Dans ce contexte, distribuer du riz revient à réaffirmer symboliquement le rôle protecteur de l’État. 

Les entretiens menés auprès des bénéficiaires confirment cette dimension symbolique. Plusieurs participants évoquent le sentiment d’être reconnus par les autorités à travers ces distributions. Un chef de famille interrogé en janvier 2025 explique ainsi que recevoir un sac de riz lui a donné « le sentiment d’être considéré ». Toutefois, cette reconnaissance s’accompagne d’une certaine ambivalence. Une bénéficiaire souligne, par exemple : « Parfois, on se demande si c’est vraiment pour nous aider ou pour montrer l’image des autorités. » Ces témoignages mettent en évidence un double registre d’interprétation. D’un côté, la distribution du riz est perçue comme un geste de solidarité qui matérialise la présence de l’État auprès des populations affectées. De l’autre, elle peut être interprétée comme une stratégie de visibilité politique. Comme l’a montré Boltanski (1999), les dispositifs compassionnels mobilisés dans l’espace public sont souvent traversés par cette tension entre solidarité morale et communication politique. Ainsi, au-delà de sa fonction alimentaire, le riz apparaît dans les discours publics comme un instrument de communication institutionnelle. Il permet aux autorités de rendre visibles leurs actions en situation de crise, tout en mobilisant une forte symbolique culturelle qui renforce la crédibilité du message de solidarité.


3.2. Entre compassion et calcul : gratitude affichée, scepticisme persistant 

Les entretiens menés auprès des bénéficiaires montrent que les distributions alimentaires suscitent d’abord un sentiment de reconnaissance. Dans un contexte marqué par la vulnérabilité liée aux inondations ou aux conséquences économiques de la pandémie, recevoir du riz est perçu comme une aide concrète et immédiate. Parmi les huit entretiens réalisés, six participants évoquent explicitement le soulagement apporté par cette assistance. Comme l’explique un chef de famille interrogé en janvier 2025 : « Recevoir ce riz nous a aidés à tenir quelques jours ; sinon, on ne savait pas quoi manger. » Dans ces récits, l’aide alimentaire apparaît comme une preuve tangible de l’attention portée par l’État aux populations affectées. Cette dimension de reconnaissance est également présente dans les discours médiatiques. Plusieurs articles du corpus, notamment publiés par l’APS et Le Soleil, présentent les distributions alimentaires comme des gestes de solidarité nationale destinés à soutenir les populations vulnérables. Dans ces contenus, l’aide alimentaire est décrite comme une réponse immédiate aux difficultés rencontrées par les ménages sinistrés, ce qui renforce l’image d’un État attentif aux besoins des citoyens.

Cependant, cette gratitude coexiste avec une forme de scepticisme. Parmi les personnes interrogées, plusieurs expriment des doutes quant aux motivations réelles des autorités, notamment en raison de la forte médiatisation des distributions. Une bénéficiaire explique ainsi : « Ils viennent souvent avec des caméras, mais on ne sait pas s’ils nous voient vraiment. » Cette perception est renforcée par la présence régulière de journalistes et d’équipes de télévision lors des distributions, largement documentées dans les reportages diffusés par la RTS et relayés par des plateformes numériques comme Seneweb. La répétition de ces opérations contribue également à nourrir ce sentiment d’ambivalence. Plusieurs bénéficiaires soulignent que les distributions de denrées accompagnent presque systématiquement les crises. Comme l’indique un participant : « chaque fois qu’il y a des inondations, on sait qu’ils vont venir avec des denrées ». Cette récurrence peut être interprétée comme un signe de solidarité continue, mais elle peut aussi être perçue par certains comme la manifestation d’une réponse limitée aux causes structurelles des crises.

Ces perceptions contrastées illustrent la complexité de la communication compassionnelle en contexte de crise. D’un côté, les distributions alimentaires produisent un effet de reconnaissance et de visibilité pour les populations affectées ; de l’autre, elles peuvent être interprétées comme des stratégies de communication visant à valoriser l’action des autorités. Comme l’ont montré plusieurs travaux sur l’aide humanitaire, ces dispositifs sont souvent traversés par une tension entre l’expression de solidarité et la recherche de légitimité politique (Boltanski, 1999 ; Moyo, 2009). Ainsi, les résultats mettent en évidence une dualité de lecture des distributions alimentaires. Pour les bénéficiaires, le riz représente à la fois un soutien concret face à l’urgence et un symbole dont la signification dépend du contexte dans lequel il est distribué et médiatisé. 


3.3. Quand la solidarité se met en scène : la distribution comme spectacle médiatique

L’analyse du corpus médiatique démontre que les distributions alimentaires donnent lieu à une forte médiatisation qui contribue à transformer ces interventions en événements publics. Parmi les 56 documents analysés, une majorité comprend des images ou des descriptions mettant en scène la remise de sacs de riz par des responsables politiques ou administratifs. Ces contenus, diffusés notamment par la RTS, puis relayés par des dépêches de l’APS ou par des plateformes numériques comme Seneweb, présentent les distributions comme des moments de proximité entre les autorités et les populations affectées. Dans plusieurs reportages télévisés consacrés aux opérations d’assistance, la remise des denrées est accompagnée de déclarations officielles insistant sur la solidarité nationale et sur l’engagement des autorités à soutenir les populations sinistrées. Un reportage consacré aux distributions alimentaires pendant la pandémie de la COVID-19, diffusé par la RTS en 2020, souligne par exemple que « chaque sac remis témoigne de la présence de l’État auprès des citoyens ». Ce type de formulation contribue à inscrire l’acte de distribution dans un registre symbolique où l’aide matérielle devient également un message politique.

Il est possible d’interpréter ces dispositifs médiatiques à la lumière de l’approche dramaturgique proposée par Goffman (1959). Selon cette perspective, la distribution apparaît comme un scénario public où les autorités assument le rôle de bienfaiteurs, multipliant les gestes visibles de solidarité devant un public, composé à la fois des bénéficiaires présents et d’auditoires médiatiques plus vastes. Les images de responsables politiques remettant des sacs de riz ou s’adressant aux populations sinistrées contribuent ainsi à construire une représentation publique de l’action gouvernementale. 

Les entretiens menés auprès des bénéficiaires confirment l’importance de cette dimension médiatique. Plusieurs participants évoquent la présence systématique de caméras lors des distributions. Pour certains, cette visibilité médiatique constitue une forme de reconnaissance. Comme l’explique un participant : « au moins, quand ils viennent avec les journalistes, on sait que notre situation est montrée ». D’autres bénéficiaires adoptent toutefois une lecture plus critique. Une femme interrogée en janvier 2025 affirme ainsi : « Parfois, on a l’impression qu’ils distribuent aussi pour être filmés. » Ces perceptions rejoignent les analyses de Champagne (1990) et d’Abélès (2011) sur la médiatisation de l’action publique. Selon ces auteurs, les dispositifs médiatiques contribuent à transformer certaines interventions politiques en événements spectaculaires qui participent à la construction de la légitimité des autorités. Dans le cas des distributions alimentaires au Sénégal, la médiatisation du riz renforce la visibilité de l’action publique tout en contribuant à inscrire ces gestes dans une logique de communication politique. 

Les résultats montrent donc que les distributions alimentaires ne se réduisent pas à une simple opération d’assistance. Elles constituent également des dispositifs de communication visuelle et symbolique par lesquels les autorités cherchent à rendre visibles leurs actions en situation de crise. Cette mise en scène contribue à renforcer l’image d’un État présent auprès des populations, tout en alimentant parfois, chez certains bénéficiaires, le sentiment d’une solidarité fortement médiatisée.


3.4. Une réponse cyclique sans lendemain : le riz comme substitut aux mesures structurelles 

L’analyse du corpus médiatique et des entretiens met en évidence le caractère récurrent des distributions alimentaires dans la gestion des crises au Sénégal. Plusieurs articles publiés entre 2020 et 2025 décrivent des opérations similaires de distribution de riz à la suite d’événements, tels que les inondations, les crues du fleuve Sénégal ou les difficultés économiques liées à la pandémie de la COVID-19. Ces interventions, souvent présentées comme des réponses d’urgence, témoignent d’une logique d’assistance ponctuelle qui tend à se répéter à chaque épisode de crise. Les articles consacrés aux distributions organisées à Matam, Bakel ou Foundiougne montrent, par exemple, que les autorités interviennent principalement à travers des remises de denrées alimentaires destinées aux populations sinistrées. Ces opérations sont généralement présentées comme des gestes de solidarité nationale visant à soutenir les ménages affectés par les catastrophes. Toutefois, les documents analysés mentionnent rarement des mesures structurelles de prévention ou de réduction des risques, telles que l’amélioration des infrastructures de drainage ou des politiques d’aménagement du territoire.

Les entretiens réalisés auprès des bénéficiaires confirment cette perception d’une réponse essentiellement ponctuelle. Plusieurs participants évoquent le caractère répétitif des distributions. Un bénéficiaire explique ainsi : « Dès qu’il y a une catastrophe, on sait que l’aide va arriver, mais toujours de la même manière. » Pour ces personnes, l’aide alimentaire constitue une assistance immédiate, mais ne modifie pas les conditions de vulnérabilité qui exposent les populations aux crises récurrentes. Cette logique des réponses cycliques rejoint les analyses proposées par Devereux (2007), selon lesquelles les interventions d’urgence peuvent fonctionner comme des « solutions pansement », capables de soulager temporairement les populations sans traiter les causes structurelles de l’insécurité alimentaire ou des catastrophes. Dans le cas sénégalais, la distribution de riz permet de répondre rapidement aux besoins immédiats tout en offrant une forte visibilité à l’action publique, mais elle ne s’accompagne pas toujours de stratégies durables visant à réduire la vulnérabilité des populations.

L’exemple du Programme de résilience économique et sociale (PRES) mis en œuvre pendant la pandémie de la COVID-19 illustre cette dynamique (Diouf et al., 2020). Bien que ce programme ait permis la distribution massive de riz et d’autres denrées de première nécessité à travers le pays, plusieurs analyses soulignent que ces mesures n’ont pas été systématiquement accompagnées de dispositifs structurels équivalents en matière de protection sociale ou de renforcement des infrastructures locales. Ainsi, les résultats soutiennent que les distributions alimentaires remplissent une double fonction. Elles constituent, d’une part, une réponse rapide aux besoins immédiats des populations sinistrées. D’autre part, elles contribuent à maintenir la visibilité de l’action publique dans un contexte de crise. Toutefois, leur répétition tend à révéler les limites d’une gestion principalement fondée sur l’assistance ponctuelle plutôt que sur des politiques structurelles de prévention et de résilience. 


3.5. L’ambivalence de la reconnaissance : un geste insuffisant, mais porteur d’espoir 

Malgré les critiques récurrentes sur le caractère limité et ponctuel des distributions alimentaires, les entretiens réalisés montrent que ces interventions produisent également un effet de reconnaissance chez les bénéficiaires. Parmi les huit personnes interrogées, la majorité souligne que recevoir un sac de riz en période de crise constitue un soutien important, autant sur le plan matériel que d’un point de vue symbolique. Une mère de famille explique ainsi : « Ce n’est pas beaucoup, mais c’est réconfortant ». Dans ces récits, l’aide alimentaire apparaît comme un signe que les autorités prennent en compte la situation des populations affectées. Cette perception est également présente dans plusieurs articles du corpus médiatique, notamment ceux publiés par l’APS et Le Soleil, qui décrivent les distributions alimentaires comme des gestes destinés à soulager les populations sinistrées. Les discours officiels relayés par ces médias insistent souvent sur la solidarité nationale et sur la responsabilité de l’État envers les citoyens confrontés aux catastrophes.

Cependant, cette reconnaissance s’accompagne d’une conscience claire des limites de l’aide reçue. Plusieurs bénéficiaires soulignent que les distributions alimentaires ne répondent qu’à une partie de leurs besoins. Un chef de famille interrogé explique, par exemple : « Le riz nous aide pour quelques jours, mais nos problèmes restent. » Les participants mentionnent notamment le manque d’eau potable, de produits d’hygiène ou de soutien financier, rappelant que les denrées distribuées ne suffisent pas à résoudre les difficultés structurelles auxquelles ils sont confrontés. Cette ambivalence renvoie à la double dimension des interventions d’urgence. Comme l’ont montré Drèze et Sen (1989), la sécurité alimentaire dépend non seulement de l’accès matériel aux ressources, mais aussi de la perception de la présence et de l’engagement de l’État. Dans ce sens, les distributions de riz peuvent renforcer temporairement la confiance envers les institutions en montrant que les autorités interviennent en période de crise. 

Toutefois, les témoignages recueillis indiquent que cette reconnaissance demeure fragile. Si les bénéficiaires sont reconnaissants de l’aide reçue, ils soulignent également l’écart entre l’assistance ponctuelle et les transformations structurelles souhaitées. Les distributions alimentaires contribuent ainsi à maintenir un lien symbolique entre l’État et les populations sinistrées, tout en dévoilant les limites d’une réponse réactive axée sur l’urgence. Les résultats montrent donc que les distributions alimentaires produisent une reconnaissance ambivalente : elles sont perçues à la fois comme un soutien concret dans l’immédiat et comme un rappel des insuffisances de la politique publique face aux crises récurrentes.


3.6. Quand l’exception devient la règle : le riz comme rituel attendu des crises 

L’analyse des entretiens et du corpus médiatique met en évidence un phénomène de normalisation progressive des distributions alimentaires en contexte de crise. Ce qui devrait constituer une intervention exceptionnelle tend progressivement à être intégré dans les attentes ordinaires des populations face aux catastrophes. Dans plusieurs articles du corpus publiés entre 2020 et 2025, les distributions de denrées alimentaires apparaissent comme une composante presque systématique de la gestion des crises, qu’il s’agisse des inondations saisonnières, des crues du fleuve Sénégal ou des conséquences économiques de la pandémie de la COVID-19.

Les témoignages recueillis auprès des bénéficiaires confirment cette logique de ritualisation. Plusieurs participants décrivent les distributions alimentaires comme des interventions devenues prévisibles lors du déroulement des crises. Comme l’explique un bénéficiaire : « Quand il y a des inondations, on sait déjà qu’ils vont venir avec du riz. » Cette anticipation ne traduit pas une satisfaction quant à l’action publique, mais plutôt une intériorisation progressive d’un mode d’intervention désormais attendu.

Une bénéficiaire souligne également : « Chaque année, c’est pareil, on attend le riz parce qu’on sait que c’est ce qu’ils font toujours ». Dans ces récits, le geste humanitaire cesse d’être perçu comme une réponse exceptionnelle liée à l’urgence pour devenir un élément ordinaire du fonctionnement institutionnel en période de catastrophe. L’aide alimentaire s’inscrit donc dans une temporalité répétitive qui structure progressivement les représentations collectives des crises.

Cette évolution peut s’interpréter à la lumière de la notion de ritualisation de l’action publique proposée par Abélès (2011). Selon sa perspective, certaines pratiques politiques, lorsqu’elles se répètent, tendent à se transformer en rituels institutionnels qui participent à la reproduction de la légitimité du pouvoir. Dans le cas étudié, la distribution de riz fonctionne progressivement comme un rituel politique qui matérialise la présence de l’État en période de crise.

Cependant, cette ritualisation produit également des effets d’ambivalence sur les perceptions des bénéficiaires. Si ces derniers se montrent reconnaissants des distributions pour leur utilité immédiate, la répétition contribue à une forme de résignation sociale. Plusieurs participants expriment l’idée que l’aide alimentaire constitue désormais la réponse la plus prévisible des autorités face aux catastrophes. Comme le résume un bénéficiaire : « On sait qu’ils vont nous donner des denrées, mais jamais qu’ils vont réparer nos maisons ».

Ces témoignages suggèrent que la répétition des distributions alimentaires modifie progressivement les attentes de la population. Les bénéficiaires finissent par accepter le don de riz comme une réponse normale de l’État face aux crises, ce qui contribue à banaliser l’urgence et à réduire l’horizon des attentes collectives à une assistance ponctuelle.

Ainsi, les résultats démontrent que la distribution de riz ne fonctionne pas uniquement comme un dispositif d’assistance. À mesure qu’elle se répète, elle devient également un rituel de gestion des crises qui structure les attentes sociales et participe à la normalisation d’une gouvernance fondée sur l’urgence. 


  1. Communication compassionnelle et limites structurelles de l’action publique 

Les résultats de cette étude mettent en évidence un paradoxe central dans les réponses institutionnelles aux crises au Sénégal. Si la distribution de riz constitue un geste visible de solidarité publique, elle apparaît également comme un dispositif de communication politique qui permet aux autorités de rendre tangible leur présence auprès des populations sinistrées. L’analyse du corpus médiatique et des entretiens montre ainsi que ces distributions fonctionnent simultanément comme des pratiques d’assistance matérielle et comme des stratégies de mise en scène de l’action publique. Cette double fonction s’inscrit dans un processus que la documentation désigne comme une communication compassionnelle, où la solidarité s’exprime à travers des gestes symboliques destinés à reproduire la reconnaissance sociale et à renforcer la légitimité institutionnelle. Comme l’a montré Boltanski (1999), la mise en scène de la souffrance et de la solidarité dans l’espace public peut devenir un ressort central de la légitimation politique. Dans le cas étudié, la distribution de riz apparaît comme un support matériel de cette communication compassionnelle : elle concrétise la présence de l’État et donne une forme tangible au discours de solidarité relayé par les médias.

Cependant, les résultats montrent également les limites de ce dispositif. Les entretiens révèlent que si les bénéficiaires reconnaissent l’utilité immédiate de l’aide alimentaire, ils expriment également un scepticisme croissant face à la répétition de ces interventions. La forte médiatisation des distributions, notamment à travers les reportages de la RTS ou les dépêches de l’APS, contribue à produire une visibilité politique importante, mais elle alimente également l’impression d’une solidarité mise en scène. Cette dynamique rejoint les analyses de Champagne (1990) et d’Abélès (2011), selon lesquelles la médiatisation de l’action publique tend à transformer certaines interventions politiques en événements spectaculaires destinés à renforcer la visibilité du pouvoir.

La répétition de ces distributions révèle également une limite structurelle de la gouvernance des crises. Comme le montrent les résultats, les opérations d’assistance alimentaire se reproduisent régulièrement lors des épisodes d’inondations ou de difficultés économiques, sans toujours s’accompagner de mesures structurelles visant à réduire la vulnérabilité des populations. Dans cette perspective, la distribution de riz peut fonctionner comme une réponse immédiate aux besoins urgents tout en offrant une forte visibilité à l’action publique, sans nécessairement modifier les conditions qui exposent d’emblée ces populations aux crises récurrentes. Cette dynamique rejoint les analyses de Devereux (2007) sur les politiques d’aide alimentaire, selon lesquelles les interventions d’urgence peuvent agir comme des « solutions pansement » qui atténuent temporairement les effets des crises sans en traiter les causes structurelles. Dans le cas sénégalais, la centralité du riz dans les dispositifs d’assistance révèle une tension entre la nécessité d’une réponse immédiate aux besoins des populations et l’insuffisance de stratégies structurelles de prévention et de résilience.

Ces résultats invitent donc à dépasser une lecture strictement humanitaire des distributions alimentaires. Ils suggèrent que ces pratiques doivent également être analysées comme des dispositifs de communication politique qui contribuent à la construction de la légitimité étatique en situation de crise. Toutefois, leur efficacité symbolique semble fragile. À mesure que ces interventions se répètent, elles risquent de perdre leur caractère exceptionnel et de devenir des gestes attendus, dont la capacité à susciter de la reconnaissance sociale tend à s’éroder. Dans cette perspective, l’enjeu ne réside pas seulement dans l’assistance apportée aux populations sinistrées, mais bien dans la capacité de la gouvernance publique à articuler des réponses d’urgence et des transformations structurelles. Plusieurs études sur la politique de l’aide et de la gouvernance en temps de crise démontrent que les interventions ponctuelles, nécessaires dans l’immédiat, ne permettent pas de réduire durablement les vulnérabilités sociales et alimentaires (Drèze et Sen, 1989 ; Devereux, 2007). D’autres recherches soulignent également que les dispositifs d’assistance peuvent contribuer à renforcer la visibilité des autorités publiques, sans garantie de changement des causes structurelles de la précarité (Ferguson, 1990 ; Olivier de Sardan, 1995). Dans cette logique, la résilience des populations face aux catastrophes nécessite non seulement une réponse humanitaire, mais aussi des stratégies durables de prévention, de protection sociale et de réduction des méfaits. Le renforcement des infrastructures, des dispositifs de protection sociale et des stratégies de prévention apparaît ainsi comme une condition essentielle pour éviter que la gestion des crises ne repose principalement sur des gestes symboliques d’assistance. 

Ainsi, l’analyse de la distribution de riz en contexte de crise met en lumière les tensions entre la solidarité publique, la communication politique et la gouvernance des catastrophes. Si ces gestes contribuent à rendre visible l’action de l’État et à répondre à des besoins immédiats, ils révèlent également les limites d’une gestion des crises largement centrée sur l’urgence plutôt que sur la construction d’une résilience durable.


Conclusion 

Cet article avait pour objectif d’examiner comment la distribution de denrées alimentaires, dominée par le riz, fonctionne comme un dispositif de communication institutionnelle en contexte de crise au Sénégal, et d’analyser les significations sociopolitiques associées à ces interventions. En combinant l’analyse d’un corpus médiatique et des entretiens menés auprès de bénéficiaires, l’étude montre que ces distributions ne relèvent pas uniquement de l’assistance humanitaire. Elles participent également à la mise en scène de la présence de l’État et à la construction d’un langage politique de solidarité.

Les résultats mettent en évidence une dynamique de dualité. D’une part, le riz agit comme un symbole puissant de compassion publique, ce qui permet aux autorités de matérialiser leur engagement auprès des populations touchées par les catastrophes. D’autre part, la répétition de ces interventions révèle les limites d’un mode de gouvernance largement centré sur l’urgence. À mesure que les distributions alimentaires se reproduisent lors des crises successives, elles tendent à perdre leur caractère exceptionnel pour devenir une pratique routinière de gestion des catastrophes. Cette normalisation contribue à transformer le geste humanitaire en rituel politique. Si les bénéficiaires reconnaissent l’utilité immédiate de l’aide reçue, les entretiens montrent également l’émergence d’un scepticisme face à la répétition de ces réponses ponctuelles. Dans ce contexte, la distribution de riz apparaît à la fois comme un instrument de reconnaissance sociale et comme le symptôme d’une action publique confrontée à des limites structurelles dans la prévention et la gestion des crises. 

Ces résultats invitent à repenser les réponses institutionnelles aux catastrophes au-delà des dispositifs d’assistance immédiate. La construction d’une résilience durable suppose en effet l’articulation entre les interventions d’urgence et les politiques structurelles, notamment en matière d’infrastructures, de protection sociale et de planification territoriale (Wisner et al., 2004 ; Tierney, 2014). Plusieurs travaux sur la gouvernance humanitaire soulignent également que les réponses centrées sur l’urgence peuvent renforcer une gestion réactive des crises sans réduire durablement les vulnérabilités sociales (Cottle, 2014 ; Chouliaraki, 2006). Sans ces transformations, la communication compassionnelle risque de demeurer un outil de visibilité politique dont l’efficacité symbolique s’érode à mesure que les crises se répètent.

Enfin, cette recherche ouvre plusieurs perspectives pour les travaux futurs. Une approche comparative entre différents contextes africains permettrait notamment d’examiner si la centralité de l’aide alimentaire dans la communication publique des crises constitue une spécificité sénégalaise ou s’inscrit dans des dynamiques plus larges de la gouvernance humanitaire. De telles recherches contribueraient à mieux comprendre les manières dont les gestes de solidarité institutionnelle participent à façonner les relations entre l’État, les médias et les citoyens durant les situations d’urgence.


Bibliographie 

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[1] https://orcid.org/0009-0006-2590-4956  

[2] Le projet a obtenu une approbation du Comité d’éthique de la recherche en arts et humanités (CERAH) de l’Université de Montréal (projet no 2024-5840).

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