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Sciences du langage

De l’homme du peuple au président : évolution et progression de l’éthos de Barack Obama dans son autobiographie Une terre promise

Amani Mahjoub

Université du Québec à Trois-Rivières

D’homme du peuple à président : progression de l’éthos de Barack Obama dans son autobiographie Une terre promise

Amani Majhoub

Université de Trois-Rivières (Canada)


Introduction

L’étude des discours politiques accorde aujourd’hui une attention particulière à la notion d’éthos, c’est-à-dire la manière dont les locuteurs construisent leur image de soi dans et par le langage (Amossy, 2014; Maingueneau, 2002). Dans un contexte marqué par la médiatisation croissante de la parole publique, la crédibilité de l’orateur ne repose plus uniquement sur le contenu de ses propos, mais également sur la représentation de soi qu’il donne à voir à son auditoire (Maingueneau, 2021 ; Maingueneau, 2014 ; Charaudeau, 2005a ; Charaudeau, 2005b).

C’est dans cette perspective que s’inscrit la présente recherche, qui porte sur l’analyse de l’éthos dans Une terre promise, traduction française de l’ouvrage autobiographique publié en 2020 par Barack Obama, ancien président des États-Unis. Ce premier tome de ses mémoires retrace son parcours personnel et politique, depuis son enfance jusqu’à la fin de son premier mandat présidentiel. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un discours politique au sens strict, cet ouvrage relève néanmoins d’une prise de parole publique visant à construire une image de soi crédible et à légitimer une trajectoire politique.

L’objectif de cette étude n’est pas seulement d’identifier l’image que Barack Obama projette de lui-même dans son récit autobiographique, mais d’examiner plus précisément la manière dont cette image évolue en fonction des différentes étapes de son parcours. Nous formulons ainsi l’hypothèse selon laquelle l’éthos ne constitue pas une donnée stable et homogène tout au long de l’œuvre, mais un phénomène dynamique, susceptible de se transformer en fonction du statut occupé par le locuteur.

Ainsi, comme l’éthos dépend de la situation d’énonciation et des facteurs contextuels, nous posons l’hypothèse que le statut d’Obama ainsi que les éléments associés à sa position sociale influencent l’éthos qu’il projette dans son autobiographie. Plus précisément, nous postulons que le passage du statut de citoyen ordinaire à celui de candidat à la présidence, puis à celui de président, entraîne des transformations dans son éthos, en fonction des variations contextuelles propres à chaque étape de son parcours.

Sur cette base, nous formulons les questions de recherche suivantes : dans Une terre promise, Barack Obama projette-t-il une image de soi stable en tant que citoyen ordinaire, candidat à la présidence, puis président, ou cette image évolue-t-elle en fonction de son statut et des différentes étapes de son parcours ? Dans quelle mesure cette évolution permet-elle de confirmer que l’éthos constitue un phénomène dynamique et progressif, plutôt qu’une construction stable et figée au fil du récit ?

Afin de répondre à ces questions, notre analyse porte sur trois moments clés du parcours d’Obama : la période précédant sa candidature à la présidence, celle de la campagne électorale et, enfin, celle de l’exercice du pouvoir présidentiel. Il s’agira ainsi d’interroger la relation entre la construction de l’éthos et les différentes étapes de son parcours, en examinant comment son image de soi se module en fonction de son statut à chacune de ces phases.

Cet article se structure de la manière suivante : après la mise en place du cadre théorique et conceptuel, qui intègre également une synthèse de l’éthos prédiscursif de Barack Obama, nous présenterons le corpus ainsi que l’approche méthodologique adoptée pour cette recherche. Nous proposerons ensuite l’analyse textuelle de l’éthos au fil des différentes séquences retenues. Enfin, une discussion des résultats permettra de mettre en évidence le caractère progressif et évolutif de cet éthos, avant de clore l’étude par une conclusion ouvrant sur de nouvelles perspectives de recherche.


1. Cadre théorique et conceptuel

La communication ne se réduit pas à la simple transmission d’informations : elle constitue une forme d’action sur autrui. Comme le souligne Maingueneau (2021), le discours peut être envisagé comme « une forme d’action sur autrui, et pas seulement une représentation du monde » (p. 21). Dans cette perspective, parler revient non seulement à dire, mais aussi à influencer, voire à orienter les représentations du destinataire (Kerbrat-Orecchioni, 1980; Parent et Ouellet, 1996).

Cette conception est au fondement de l’analyse du discours, qui appréhende les productions langagières en lien étroit avec leurs conditions de production. Ainsi, le discours ne doit pas être considéré comme un objet autonome, indépendamment de son contexte, mais plutôt comme « l’articulation du texte et du lieu social dans lequel il est produit » (Maingueneau, 2012, p. 9). Cette attention portée au contexte de production du discours conduit dès lors à interroger les dimensions idéologiques qui le traversent et structurent les prises de position et les images de soi qu’il met en circulation.

Dans cette perspective, Van Dijk (1998) montre que les idéologies, entendues comme des systèmes de représentations sociales partagées, se construisent et se manifestent dans le discours à travers diverses ressources linguistiques et discursives. Le locutaire mobilise ainsi des stratégies argumentatives, rhétoriques et discursives afin d’exprimer et de diffuser une certaine vision du monde. Cette approche est prolongée par l’analyse critique du discours, notamment développée par Fairclough et Wodak (1997), qui considère le discours comme une pratique sociale étroitement liée aux rapports de pouvoir. Dans ce cadre, les pratiques discursives sont à la fois façonnées par les structures sociales et susceptibles de produire des effets idéologiques sur les destinataires.

Ces perspectives sont particulièrement pertinentes pour l’étude du discours politique, qui dépasse la simple transmission d’informations pour chercher à influencer opinions et comportements (Maingueneau, 2021 ; Charaudeau, 2005a). Maingueneau (2021) insiste sur le caractère théâtral du discours politique, dans lequel le locutaire construit et contrôle son image. Ghiglione (1989) décrit ce type de discours comme un outil d’influence visant à « agir sur l’autre pour le faire agir, le faire penser, le faire croire » (p. 9). De manière similaire, Gingras (2003) souligne que « chaque discours politique valorise une position, défend certaines valeurs, appuie une personne plutôt qu’une autre » (p. 71), tandis que Charaudeau (2005b) note que l’objectif n’est pas tant d’établir une vérité indépendante des opinions que de transformer ou renforcer des opinions teintées d’émotion (p. 40). Cette idée rejoint celle d’Arendt (1972), pour qui la politique implique la construction d’images et la production de croyances.


1.1.   Les modalités de construction de l’éthos

Ainsi, la construction de l’image de soi du locutaire apparaît comme un levier central de cette dynamique d’influence. Dans la tradition rhétorique, l’éthos renvoie à l’image de soi que le locutaire construit dans son discours afin de produire une impression favorable et de susciter l’adhésion de l’auditoire en instaurant un climat de confiance (Maingueneau, 2002). Cette image est toujours liée à un but communicationnel précis et varie selon le contexte (Maingueneau, 2002). Comme le rappellent Charaudeau et al. (2002), « chaque genre du discours comporte une distribution préétablie des rôles qui détermine en partie l’image de soi du locutaire » (p. 239).

Dès Aristote, l’éthos est considéré comme central dans la persuasion. Ce philosophe souligne que l’orateur doit adapter son discours à son auditoire en tenant compte de son idéologie et de ses valeurs (Aristote, 1967 : Livre I, chap. VIII), et qu’il doit choisir les valeurs à mobiliser selon les caractères présents dans l’auditoire (Aristote, 1967 : Livre II, chap. XII-XVII). Cette conceptualisation initiale montre que l’éthos est dynamique et contextuel. Barthes (1970) approfondit cette perspective en décrivant l’éthos comme les traits de caractère que l’orateur montre à l’auditoire pour faire bonne impression, indépendamment de sa sincérité : « L’orateur énonce une information et, en même temps, il dit : je suis ceci, je ne suis pas cela » (p. 212). L’éthos est alors intimement lié à la situation d’énonciation et aux facteurs contextuels qui la caractérisent.

Maingueneau (2002) complète en précisant que, lors de toute énonciation, « quelque chose de l’ordre de l’éthos se trouve libéré : à travers sa parole, un locuteur actif chez l’interprète la construction d’une certaine représentation de lui-même, mettant ainsi en péril sa maîtrise sur sa propre parole » (p. 66). Il souligne également que l’efficacité de l’éthos repose sur son caractère implicite, dans la mesure où il imprègne l’énonciation sans être formulé explicitement dans le discours (Maingueneau, 2002).

L’énonciation elle-même se définit comme « l’action que l’on accomplit lorsqu’on prononce des paroles » (Leca-Mercier, 2019, p. 274), mettant en jeu six éléments : locutaire, contact, destinataire, situation, énoncé et langue (Leca-Mercier, 2019). Le cadre temporel et spatial, ainsi que les événements du récit influencent directement la communication. Par conséquent, l’éthos varie selon les circonstances et le contexte discursif.

Maingueneau (2002) conclut que l’éthos est une « notion hybride (socio-discursive), un comportement socialement évalué, qui ne peut être appréhendé hors d’une situation de communication précise, intégrée elle-même dans une conjoncture socio-historique déterminée » (p. 60). Dès lors, il ne s’agit pas d’une entité stable, mais d’une construction dynamique, modulable selon les contextes et enjeux du discours.

Pour affiner l’analyse de cette dynamique, Maingueneau (2014) distingue l’éthos discursif, qui « se construit à travers le discours » et ne constitue pas « une image du locuteur extérieure à la parole » (Maingueneau, 2002, p. 60), de l’éthos prédiscursif, c’est-à-dire des représentations que le public se forge avant même toute prise de parole. Comme il le souligne, « l’éthos est crucialement lié à l’acte d’énonciation, mais on ne peut ignorer que le public se construit aussi des représentations de l’éthos de l’énonciateur avant même qu’il ne parle » (Maingueneau, 2002, p. 58). Ce phénomène est particulièrement marqué dans le domaine politique, où les acteurs, constamment présents sur la scène médiatique, sont associés à des images préconstruites que chaque nouvelle énonciation peut confirmer ou infléchir.

Les notions d’éthos dit et d’éthos montré relèvent, quant à elles, de l’éthos discursif. Maingueneau (2014) définit l’éthos dit comme ce que le locutaire énonce explicitement à propos de lui-même, tandis que l’éthos montré renvoie à l’image qu’il laisse percevoir à travers son discours, sans la formuler directement. En s’appuyant sur la distinction proposée par Oswald Ducrot (1984) entre locuteur L (énonciateur) et locuteur λ (être du monde), il précise que « le locuteur L est censé promouvoir les qualités du locuteur λ » (Maingueneau, 2014, p. 3). Ainsi, l’éthos montré se manifeste dans l’acte d’énonciation sans être explicitement formulation, tandis que l’éthos dit demeure facultatif (Maingueneau, 2014).

Dans cette perspective, l’éthos d’un discours résulte d’une interaction entre plusieurs dimensions : l’éthos prédiscursif, l’éthos discursif (notamment montré), ainsi que les segments où l’énonciateur évoque explicitement sa propre image (éthos dit). Comme le souligne Maingueneau (2002), l’image construite par le destinataire « résulte de l’interaction de ces diverses instances dont le poids respectif varie selon les genres de discours » (p. 65).

À ces concepts, il convient d’ajouter la notion de retravail de l’éthos développée par Amossy (2014), qui prolonge et enrichit cette approche à l’intersection de la rhétorique et de l’analyse du discours. Selon elle, « la construction verbale d’une image de soi se fait toujours à partir de représentations préexistantes qui circulent dans l’interdiscours » (p. 24), et implique une « reprise et une réélaboration de ces images […] en fonction des besoins de l’échange » (p. 24). Toute présentation de soi constitue ainsi un retravail du déjà-dit, une modulation d’images discursives antérieures. Dans le cadre de notre étude, cette notion permet d’interroger la manière dont Obama reconfigure des représentations déjà stabilisées dans l’espace public pour les adapter à la visée rétrospective de son autobiographie, explorant dans quelle mesure son éthos préalable est repris, transformé ou réinvesti au fil du récit.


1.2.   L’éthos prédiscursif de Barack Obama dans la littérature

Avant même d’ouvrir Une terre promise, le lecteur est confronté à un éthos prédiscursif puissant, façonné par plus de deux décennies de présence médiatique et d’analyses académiques. Comme le souligne Amossy (2014), cet éthos préalable fonctionne comme un « déjà-dit » institutionnel et social que l’auteur ne peut ignorer. En nous appuyant sur la littérature scientifique existante, nous pouvons synthétiser cet éthos prédiscursif autour de trois piliers fondamentaux.

Le premier pilier réside dans un éthos institutionnel et historique singulier. En tant que 44ᵉ président des États-Unis et premier Afro-Américain à accéder à cette fonction (Miller Center, s. d.), Obama bénéficie d’une autorité symbolique immédiate. Son image est indissociable de ce « parcours exceptionnel » (Benoît à la Guillaume, 2010), qui lui confère d’emblée une crédibilité de pionnier et de figure historique à l’échelle mondiale. Benoît à la Guillaume (2010) montre que l’originalité du style obamien apparaît surtout lorsqu’on s’intéresse à la manière dont il se présente lui-même (éthos) et à l’effet produit (pathos), soulignant qu’il « utilise son parcours exceptionnel pour construire un éthos de Noir compétent susceptible de rassembler les Américains, de leur redonner confiance et espoir et de les réconcilier avec la politique » (p. 99).

Le deuxième pilier renvoie à un éthos de médiateur compétent. La littérature scientifique a largement stabilisé l’image d’un locutaire oscillant entre une forte compétence intellectuelle et un volontarisme politique ancré dans les aspirations, les souffrances et les espoirs de la classe moyenne (Benoît à la Guillaume, 2010). Son éthos préalable est celui d’un acteur capable de rassembler (Benoît à la Guillaume, 2010) et de faire preuve de diplomatie (Raissouni, 2020), projetant l’image d’un leader rationnel et mesuré.

Le troisième pilier s’articule autour d’un éthos de proximité et d’authenticité. Bien avant la publication de ses mémoires, Obama est reconnu pour son humilité apparente et sa capacité à incarner l’Américain ordinaire (Benoît à la Guillaume, 2010). Son image publique s’appuie également sur la valorisation de son parcours personnel et de sa double origine, qui favorisent la construction d’un lien empathique avec son auditoire (De Voogd, 2009; Taufany et al., 2025). Dans l’optique du Parti démocrate, ce positionnement stratégique vise à présenter Obama comme un homme humble issu de la classe moyenne, capable d’incarner et de porter les valeurs de ce groupe social (Benoît à la Guillaume, 2010), conférant à son éthos une dimension à la fois identitaire et inclusive qui s’appuie fortement sur les ressources narratives.

L’usage de la mise en récit personnelle (le storytelling) constitue en effet un ressort discursif central pour renforcer la crédibilité et l’authenticité perçues d’Obama. De Voogd (2009) observe que l’une des forces principales e son style réside dans sa façon de jongler avec les registres rhétoriques, en soulignant fréquemment les différentes facettes de sa personnalité et en recourant de manière systématique à des récits personnels. Varrod (2009) note que des millions de spectateurs sont profondément marqués par la force de conviction dans les discours d’Obama, lesquels mobilisent la rhétorique classique « pour créer une histoire riche de sens dans une langue qui dépasse les mots » (p. 188).

Plusieurs études récentes, qui recourent explicitement au cadre aristotélicien de persuasion (éthos, pathos, logos), confirment cette tendance. Raissouni (2020) montre que le style d’Obama se distingue par une grande habileté et diplomatie : il module l’expression de la peur par des promesses de sécurité et un engagement personnel articulé de manière claire, ce qui renforce sa crédibilité intellectuelle et politique. Dans le même esprit, Hassan et Abdurrahman (2025) révèlent que l’éthos constitue la principale stratégie mobilisée pour établir la crédibilité de l’orateur lors de ses allocutions en milieu scolaire, afin de motiver un public jeune à agir à partir de son exemple. Cette combinaison des registres atteint un sommet dans des allocutions emblématiques telles que Une union plus parfaite, où Taufany et al. (2025) soulignent que la promotion de l’unité nationale face aux tensions raciales repose sur un langage inclusif, des références historiques et des anecdotes personnelles, stimulant l’empathie de l’auditoire en faveur d’un progrès social durable.

Un autre travail de Rehman et al. (2025) met en lumière la façon dont des métaphores, des euphémismes, des parallélismes et des pronoms inclusifs structurent la rhétorique obamienne pour créer un message d’espoir et de responsabilité collective, renforçant la crédibilité du locutaire auprès d’un auditoire large et hétérogène. Par ailleurs, Enache (2020) indique que l’emploi de promesses programmatiques dans les discours sur l’état de l’Union sert à susciter l’espoir, à légitimer des orientations politiques et à construire une image politique durable.

Ainsi, l’éthos prédiscursif d’Obama ne se réduit pas à une simple juxtaposition de traits personnels, mais constitue une construction complexe articulant prestige institutionnel, autorité morale et proximité sociale. C’est avec cette image de leader rassembleur et d’intellectuel accessible, déjà solidement ancrée dans l’imaginaire collectif, que le récit autobiographique vient interagir.

Cependant, l’ensemble de ces travaux porte principalement sur les discours politiques oraux de Barack Obama, qu’il s’agisse de discours de campagne ou de prises de parole présidentielles. Dans une perspective comparative, Savoy (2010) montre à cet égard que, si le style lexical d’Obama varie peu entre la campagne et la présidence, des différences thématiques et structurelles apparaissent : l’usage plus fréquent des pronoms en campagne contraste avec une focalisation sur des actions politiques concrètes durant la présidence, révélant des ajustements liés à des objectifs communicationnels distincts. À notre connaissance, peu d’études se sont intéressées spécifiquement à la question de l’éthos dans son œuvre autobiographique, et plus particulièrement à son évolution au fil du récit dans Une terre promise.

Certaines recherches ont néanmoins abordé cet ouvrage sous d’autres angles. À titre d’exemple, Brøndal (2024) propose une analyse comparative des trois œuvres autobiographiques d’Obama, en s’intéressant notamment à la manière dont il mobilise des thématiques telles que la question raciale. L’auteur souligne que, dans Une terre promise, Obama donne une impression de sincérité, tout en cherchant à justifier ses décisions politiques et à porter un regard critique sur ses adversaires. Il observe également une atténuation progressive de la thématique raciale dans ses écrits autobiographiques, celle-ci étant moins développée dans ce dernier ouvrage.

Toutefois, cette étude ne propose pas d’analyse rhétorique de l’éthos, ni de réflexion sur sa construction et son évolution au sein du discours autobiographique. Dès lors, il apparaît qu’aucune recherche ne s’est attachée à examiner de manière systématique Une terre promise sous l’angle de l’éthos discursif envisagé dans sa dimension dynamique et contextuelle. C’est précisément dans cette perspective que s’inscrit la présente étude qui se donne pour objectif d’analyser la construction et la progression de l’éthos dans le récit autobiographique d’Obama en tenant compte des différentes étapes de son parcours.


2. Corpus et approche méthodologique

L’ouvrage Une terre promise se compose de sept parties et de vingt-sept chapitres, structurant le récit autour des grandes étapes de l’ascension politique et de l’expérience présidentielle de Barack Obama. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un discours politique au sens strict, ce texte relève néanmoins de la sphère du discours politique dans la mesure où il est produit par un ancien chef d’État, qui affirme, dans la préface, vouloir éclairer le lecteur sur les enjeux de son mandat et les événements majeurs de sa présidence.

Cette prise de parole implique une entreprise de construction d’un éthos personnel et de reconfiguration d’un éthos présidentiel, dans une dynamique qu’Amossy (2014) rapproche de la « présentation de soi » et de la « gestion des impressions », entendues comme des comportements discursifs reposant sur des stratégies mises en œuvre en situation (p. 24).

Dans le cadre de cette étude qualitative, nous avons adopté une analyse systématique fondée sur un échantillonnage raisonné. Le corpus retenu se compose de trois chapitres issus de trois parties distinctes de l’ouvrage : la première partie, Le pari; la deuxième partie, Yes We Can (chapitre 5); et la quatrième partie, Le noble combat (chapitre 14). Précisons que notre analyse porte sur la version française de l’œuvre, Une terre promise, publiée chez Fayard en novembre 2020, qui constitue la traduction des mémoires de Barack Obama intitulées A Promised Land. Cette option répond à une logique théorique évidente : puisque nos outils d’analyse sont issus de l’école française d’analyse du discours, le recours à la version française garantit une parfaite adéquation linguistique et conceptuelle avec les travaux de Maingueneau et d’Amossy.

Le découpage ainsi opéré est motivé par la volonté de couvrir trois moments clés du parcours d’Obama correspondant à des statuts distincts. La première partie, consacrée à son enfance, à sa formation et à ses premières expériences professionnelles et publiques, permet d’analyser son éthos en tant que citoyen ordinaire. La deuxième partie, centrée sur la campagne présidentielle de 2008, offre un terrain pertinent pour examiner la construction de son éthos de candidat. Enfin, la quatrième partie, qui traite des premières années de sa présidence et des enjeux politiques majeurs, permet d’appréhender son éthos présidentiel.

Cette répartition s’appuie de surcroît sur les conclusions de Savoy (2010) évoquées précédemment, qui mettent en évidence des différences thématiques et structurelles marquées entre les discours de campagne et les discours présidentiels. Ce constat nous a conduits à privilégier des chapitres représentatifs de chacune de ces périodes charnières.

La décision de ne retenir qu’un chapitre par partie s’explique par les contraintes du cadre de cette recherche, qui ne permettent pas une analyse exhaustive de l’ensemble de l’ouvrage. Elle répond également à une logique de comparabilité, chaque extrait étant mobilisé comme représentatif d’un moment spécifique du parcours et d’un statut discursif donné. L’ensemble de cette démarche méthodologique constitue le socle de l’analyse empirique présentée dans la suite de cet article.


3. Analyse et discussion

Cette section est consacrée à l’examen détaillé de l’éthos d’Obama tel qu’il se déploie dans les chapitres sélectionnés de son autobiographie. Nous analysons les différentes facettes de son image de soi, en suivant l’évolution de son statut : d’abord en tant que citoyen ordinaire, ensuite en tant que candidat à la présidence, puis enfin en tant que président. Chaque sous-section présente les éléments observés dans le texte, accompagnés d’exemples significatifs, suivis d’une discussion sur la manière dont ces éléments illustrent la construction évolutive et stratégique de son éthos.


3.1. Analyse de l’éthos d’Obama en tant que citoyen ordinaire

Dans le premier chapitre de la première partie intitulée Le Pari, Obama organise son récit en un va-et-vient constant entre présent et passé, entamant son propos par une description de son quotidien à la Maison-Blanche, et plus précisément à la colonnade, un lieu qu’il affectionnait particulièrement. À travers l’évocation d’une conversation avec un jardinier dans la roseraie, où il lui demande combien de temps il compte rester avant de prendre sa retraite et où le jardinier lui répond :


(1) mais je me dis que je pourrais encore rester tant que vous êtes là. Pour être sûr que le jardin soit bien entretenu (p. 11).


Obama construit un premier éthos fondé sur l’humilité et la proximité avec autrui. Ce trait se confirme par plusieurs indices : ses salutations quotidiennes à son équipe, ses balades dans les jardins où il tend la main aux employés et engage des discussions, autant de marques d’attention qui soulignent son éthos d’homme simple, modeste et bienveillant, apprécié pour son attitude respectueuse et humaine.

Le récit se tourne ensuite vers une remémoration plus profonde de son enfance, de son adolescence, de ses années universitaires et de ses premières implications publiques, mettant en exergue ses origines modestes. Obama insiste sur l’appartenance de sa famille à la classe moyenne, proche de la majorité du peuple américain, et sur les difficultés financières rencontrées par sa mère, comme en témoignent ses propos.


(2) [Pendant] mon enfance, j’avais pu constater qu’il existait un fossé béant entre les élites fortunées et les masses défavorisées (p. 14)

(3) Je prenais la mesure des conditions de vie étriquées de mes grands-parents, des déceptions dont ils se consolaient en regardant la télé (p. 14).


À travers de telles réflexions, il construit l’image d’un homme issu du peuple, connaissant ses besoins et ses réalités, et dont la famille, non politisée, incarnait une simplicité ordinaire, se préoccupant seulement des grands événements nationaux.

Pour autant, cette simplicité n’exclut pas l’engagement. En évoquant sa mère, Obama insiste sur son esprit rebelle, ses convictions humanistes et son implication dans des causes telles que la guerre du Vietnam et l’émancipation des femmes, autant de traits qui la dépeignent comme une femme de principes universels, indépendante de toute affiliation partisane. Cette figure maternelle l’a profondément influencé, l’incitant à cultiver des valeurs d’honnêteté, de compassion, de travail et d’empathie, comme il le souligne :


(4) exalter ces mêmes valeurs – l’honnêteté, le travail, la compassion – que m’avaient inculquées ma mère et mes grands-parents, j’en suis venu à croire en la force du lien commun qui unissait les gens (p. 19).


Ainsi, Obama forge un éthos d’homme de principes, en adéquation avec les vertus aristotéliciennes de prudence (phronèsis), de vertu (aretè) et de bienveillance (eunoia), nécessaires pour inspirer confiance. Cet éthos se construit notamment à travers un regard critique porté sur la réalité sociale et politique, dès les premières pages de son récit, où il évoque son expérience dans des quartiers défavorisés et souligne les inégalités structurelles auxquelles son quartier était confronté par des formulations telles que :


(5) ces restrictions budgétaires dans mon quartier (p. 15)

(6) tout ce que j’observais du spectacle offert par les responsables politiques à la télévision me semblait douteux (p. 15).


Cette dénonciation sert non seulement à renforcer son éthos d’homme de valeurs, mais aussi à marquer sa différence : Obama se positionne en observateur critique, soucieux de faire émerger un monde meilleur, mû par un désir profond de « donner à [son] existence la cohérence dont elle manquait » (p. 14). Ce cheminement, décrit comme son « éveil politique » (p. 15), est nourri par sa croyance en la possibilité de changer le monde :


(7) tout était possible. Que vous pouviez changer le monde (p. 21).

 

Dès lors, son passage d’un jeune homme ordinaire à un homme public s’inscrit dans une mission quasi universelle de service à son pays, comme le traduisent ses déclarations patriotiques :

 

(8) La fierté d’être américain, l’idée que l’Amérique était le plus grand pays au monde, n’étaient jamais remises en cause (p. 17)

(9) l’idée de l’Amérique, la promesse de l’Amérique : ça, je m’y accrochais avec une obstination qui me surprenait moi-même (p. 18).

 

Parallèlement, Obama développe une autoreprésentation révélant un éthos aspirant à la grandeur, teinté d’innocence et de candeur, comme en témoignent des expressions telles que :

 

(10) un idéal qui valait la peine d’être poursuivi (p. 16)

(11) quand je relis mon journal de ces années-là, j’éprouve une immense tendresse à l’égard de ce jeune homme qui brûlait de laisser sa marque sur le monde (p. 16).

 

Cette auto-idéalisation est cependant nuancée par la conscience de ses limites, comme l’illustre l’exemple suivant :

 

(12) au fond, je comprenais à quel point ma vision du monde était absurde, à quel point mes grandes ambitions étaient déconnectées de mon expérience réelle de la vie (p. 17).

 

Enfin, sa quête de soi est traversée par une crise identitaire, nourrie par son sentiment d’être « de partout et de nulle part à la fois » (p. 14), une « créature imaginaire confinée dans un habitat fragile » (p. 14), renforçant son éthos de marginalité et d’originalité. Cette singularité nourrit son projet politique et moral, soutenu par son éthos d’homme instruit, autodidacte et discipliné, illustré par :

 

(13) ma curiosité intellectuelle (p. 15)

(14) j’ai vécu comme un moine – je lisais, j’écrivais (p. 16)

(15) sans presque jamais aller à des fêtes d’étudiants (p. 16)

(16) oh, quel jeune homme sérieux je faisais – quelle ardeur, et quel manque d’humour ! (p. 16).

 

Ainsi, en construisant patiemment cette image de jeune homme studieux, austère et dévoué à sa propre amélioration, Obama prépare le terrain pour justifier son passage futur de la vie civile à la candidature présidentielle, rendant son parcours à la fois cohérent et exemplaire aux yeux de ses lecteurs.


3.2. Analyse de l’éthos d’Obama en tant que candidat à la présidence

En passant au premier chapitre de la partie suivante, Yes We Can, Obama transpose sur le terrain du langage ce qu’il avait accompli dans la réalité : il dévoile les coulisses de sa campagne, relate les efforts consentis et exprime les émotions qui ont accompagné cette expérience. L’éthos dégagé dans la partie précédente, celui d’un homme discipliné, travailleur acharné, ambitieux, homme de terrain et d’action, devient un pilier central de cette section.

En effet, Obama valorise constamment les sacrifices et l’intensité de son engagement, insistant sur l’idée qu’il mérite ce qu’il a obtenu grâce à ses efforts soutenus, à sa fatigue, ses sacrifices et à sa persévérance, comme en témoignent ses propos :

 

(17) une fois retombée l’adrénaline de l’annonce de ma candidature, l’ampleur de la tâche exténuante qui se profilait à présent devant moi me percutait de plein fouet (p. 70)

(18) qui finissait en général par me glisser des mains tandis que je m’écroulais, assommé de fatigue (p. 70)

(19) ponctué d’un sandwich froid ou d’une salade sur le pouce (p. 70)

(20) mais ma femme me manquait. Mes enfants me manquaient. Je voulais dormir dans mon lit, pouvoir prendre une douche digne de ce nom, m’asseoir à une vraie table et faire un vrai repas (p. 70)

(21) je me trouvais dans l’Iowa ou dans un autre État parmi les premiers à exprimer leurs suffrages, où je faisais campagne seize heures par jour, six jours et demi par semaine (p. 70)

(22) une énième journée interminable (p. 70)

(23) la pression que la campagne faisait peser sur mes épaules (p. 71)

(24)  c’était une petite poche de liberté dans laquelle je n’étais plus un candidat, ou un symbole, ou la voix de toute une génération, ou même le patron – juste un gars de la bande (p. 71).

 

La description des conditions éprouvantes de sa campagne, de son quotidien et de son état physique et moral s’inscrit dans une logique d’éthos montré, que Maingueneau (2014) avait déjà mise en lumière. Obama veut montrer son implication et son sérieux, renforçant l’image d’un homme travailleur. Cet éthos, se combine, comme dans la partie précédente, avec celui de l’homme de valeurs et porteur de causes humaines, mais sous des formes différentes. Il ne se contente plus d’évoquer ses idéaux de manière théorique; il ancre désormais ses principes dans la pratique.

Ainsi, malgré les enjeux financiers, il reste fidèle à ses convictions :

 

(25) je n’infléchissais pas le mien pour leur complaire (p. 75)

(26) si jamais je gagnais, ils pouvaient s’attendre à ce que j’augmente leurs impôts (p. 75).

 

En se justifiant indirectement, il met ainsi en avant la primauté de ses principes sur l’argent et renforce l’image d’un homme intègre. Cette éthique se traduit également par la noblesse de son comportement, revendiquant une compétition respectueuse, éloignée de l’attaque personnelle :

 

(27) il m’est arrivé plus d’une fois de censurer un spot télé qui me semblait injuste ou trop dur à l’égard de mes adversaires (p. 85).

 

L’engagement personnel et la portée communautaire de ses valeurs continuent à se manifester :

 

(28) les expériences qu’ils vivaient me rappelaient les raisons pour lesquelles je m’étais engagé dans l’action publique, ce qui avait fait germer en moi l’intuition que la politique pouvait peut-être ne pas se résumer à une question de pouvoir et de prises de position, mais être d’abord et avant tout une affaire de communauté, de lien entre les gens (p. 79).

 

Outre l’éthos du leader responsable et sérieux, Obama développe un éthos d’humilité et de modestie, non plus seulement théorique par la référence à ses origines sociales, mais aussi pratique, à travers trois moyens fondamentaux. D’abord, en mettant en avant sa relation étroite avec son équipe, illustrée par les jeux de basket ou de cartes avec ses compagnons, en détaillant les rôles de chacun dans son succès et en insistant sur des valeurs telles que « l’amitié, l’attachement, la loyauté mutuelle et le progrès né de l’effort collectif » (p. 79).

Ensuite, en rendant hommage aux personnes rencontrées au fil des campagnes, soulignant qu’il n’ignorait personne, que chaque rencontre devenait une sorte de membre de sa famille :

 

(29) ce ne sont ni les sondages, ni les meetings géants, ni les stars qui m’ont le plus marqué, mais plutôt l’ambiance familiale qui régnait sur ces derniers jours de campagne (p. 86)

(30) les habitants de l’Iowa avec qui j’avais passé tant de temps avaient fini eux aussi par constituer une sorte de famille (p. 86).

 

Comme l’indique De Voogd (2009), « l’émotion est toujours sollicitée dans l’éthos » (p. 2) chez Obama, ce qui explique cette fusion entre éthos d’humilité et pathos.

Enfin, il renforce cet éthos d’humilité en se montrant capable de remise en question : il reconnaît ses erreurs et ses défauts, contrebalançant ainsi l’image idéalisée qu’il pourrait donner de lui-même. Cette stratégie sert aussi à justifier certains échecs politiques, comme lorsqu’il évoque sa maladresse en comparant la mort de trois mille jeunes soldats à du « gâchis » (p. 69), ou lorsqu’il admet :

 

(31) je m’exprimais de manière beaucoup trop verbeuse (p. 69)

(32) ce n’était certainement pas la dernière fois que je devais m’avouer vaincu face à Hillary – ou face à la moitié des autres candidats en lice (p. 73)

 

Enfin, malgré cet éthos d’humilité et d’humanité, et bien qu’il cherche à humaniser son parcours et à souligner sa sensibilité à travers ses liens avec sa famille, ses électeurs ou son équipe, Obama développe progressivement un éthos de confiance et de fierté, exprimé dans des formules telles que :

 

(33)  j’ai commencé à me distinguer de mes adversaires démocrates au-delà de la plus évidente de nos différences (p. 81)

(34) j’étais désormais bien campé sur mes deux jambes (p. 81).

 

Ces traits serviront de base à la construction, dans la partie suivante, de l’éthos du président.


3.3. Analyse de l’éthos présidentiel d’Obama

Dans la dernière partie de notre analyse, portant sur le premier chapitre de la quatrième partie intitulée Le noble combat, où Obama relate ses premiers jours en tant que président, nous observons une certaine évolution de son éthos. Dès l’ouverture de ce chapitre, il adopte une posture sensiblement différente de celle de l’humilité mise en avant dans les sections précédentes. Il déclare en effet :

 

(35) je me suis dit que manifester un peu de l’humilité du petit nouveau pourrait se révéler efficace si je voulais obtenir l’assentiment aux mesures économiques que j’étais venu proposer (p. 245).

 

Loin de constituer une marque d’humilité sincère, cette remarque révèle une posture explicitement stratégique : Obama reconnaît mobiliser l’humilité comme un outil discursif destiné à faciliter l’adhésion à son programme. Cette mise à distance réflexive suggère que l’humilité n’est plus une caractéristique intrinsèque de son éthos, mais une ressource instrumentalisée en fonction des enjeux politiques. Il s’éloigne ainsi de l’éthos idéaliste et exemplaire qui dominait les deux premières parties du récit. Là où les aveux de défauts relevaient auparavant d’une valorisation implicite (des « bons défauts »), l’humilité devient ici un procédé conscient, rompant avec l’image aristotélicienne du citoyen vertueux et du candidat modèle. Obama apparaît désormais comme un politicien pleinement conscient des enjeux de pouvoir, illustrant ce que Maingueneau (2021) décrit comme une mise en scène discursive dans laquelle le politicien adopte un rôle ajusté à la situation d’énonciation pour satisfaire ses intérêts.

Cet éthos de confiance affirmée se confirme à travers l’éthos dit, notamment lorsqu’Obama évoque explicitement ses « talents oratoires » (p. 246). Le discours bascule alors d’une posture d’humilité vers une affirmation de supériorité, qui participe à la construction d’un éthos présidentiel fondé sur la compétence et la maîtrise. Cette posture est renforcée par l’éthos montré, notamment à travers la reconnaissance exprimée par Nicolas Sarkozy :

 

(36) cet accord est historique, Barack ! Ça a été possible grâce à vous… Non, non, c’est vrai (p. 251).

 

L’admiration formulée par un pair politique contribue à légitimer les qualités personnelles et les réalisations concrètes d’Obama, consolidant ainsi son autorité présidentielle.

Toutefois, cette posture de confiance se combine à une forme renouvelée de modestie, désormais mobilisée comme stratégie diplomatique. Obama affirme, dans l’éthos dit, avoir parlé « par modestie et courtoisie » (p. 252) lorsqu’il évoque l’exceptionnalisme non seulement américain, mais également britannique et grec. L’humilité devient ici un moyen de justification discursive, destiné à renforcer son image de président ouvert au dialogue international. Il insiste ainsi sur sa volonté de redéfinir la relation entre les États-Unis et le reste du monde, en s’efforçant de transmettre « des messages favorables à nos intérêts et qui redoraient notre blason à l’étranger » (p. 252).

Néanmoins, cette posture de modestie masque un éthos sous-jacent de supériorité, Obama se présentant implicitement comme un dirigeant exceptionnel, en contraste avec d’autres acteurs politiques et médiatiques. Cette dynamique apparaît lorsqu’il déclare :

 

(37) le fait de ne pas avoir sermonné des publics étrangers sur la supériorité américaine, sans parler de ma disposition à reconnaître nos imperfections et à tenir compte du point de vue d’autres pays, était discréditant (p. 255).

 

Ici, l’implicite repose sur le contraste qu’Obama établit entre sa propre posture et celle de la classe politique traditionnelle. En montrant qu’il est capable de faire ce que les autres dirigeants refusent par fierté ou par dogmatisme, à savoir écouter l’étranger et admettre des erreurs, il se qualifie implicitement comme un leader d’une portée exceptionnelle, doté d’une maturité politique et morale supérieure à celle de ses pairs.

Par ailleurs, Obama recourt à une double stratégie discursive : il adopte un éthos du sauveur en affirmant que son mandat consistait principalement à « éteindre les incendies déclenchés avant [sa] présidence » (p. 253), tout en amorçant un processus de déresponsabilisation implicite, destiné à justifier d’éventuels échecs politiques. Ainsi, non seulement l’éthos d’Obama évolue avec son accession à la présidence, mais ses stratégies discursives deviennent également plus complexes, plus élaborées et plus maîtrisées que dans les phases antérieures du récit.

Malgré ces ajustements, Obama maintient l’image du président porteur de causes universelles, soucieux de la pérennité des valeurs démocratiques, notamment à travers son engagement en faveur de la paix et de la sécurité mondiale, en particulier dans le domaine du nucléaire :

 

(38) si j’avais espoir de transmettre quelque chose à Malia et Sasha, c’était de vivre libérées de la menace d’une apocalypse engendrée par l’homme (p. 255).

 

Enfin, la clôture de cette partie met en scène une tension identitaire forte entre le passé et le présent. Obama exprime une forme de déchirement intérieur, révélateur de l’évolution de sa personnalité, de ses croyances et, par conséquent, de son éthos. Il confie :

 

(5) j’étais le produit des rêves de ce jeune homme (p. 256), soulignant une nostalgie pour l’idéal de ses débuts.

 

Lorsqu’il affirme :

 

(6) une part de moi m’a imaginé non pas comme l’homme politique que j’étais devenu, mais comme l’une de ces jeunes personnes dans la foule, non compromis par le pouvoir (p. 256),

 

il met en scène la dualité qui traverse son parcours : entre l’aspiration initiale à transformer le monde et les compromis inhérents à l’exercice du pouvoir. Cette tension confirme son humilité tout en illustrant de manière éloquente une forme d’évolution de son éthos au fil de son ascension politique.


3.4. Discussion

À ce stade de l’analyse, les résultats de l’étude laissent entrevoir une certaine évolution de l’éthos d’Obama en fonction de son statut, passant de citoyen ordinaire à candidat, puis à président, ce qui rejoint l’hypothèse initiale, sans toutefois permettre de la confirmer de manière définitive. Les analyses montrent en effet que, à chaque étape, l’éthos projeté par Obama incarne un homme de bien et de valeurs, tout en se modulant selon les contraintes et enjeux propres à chaque étape de son parcours.

Cette image discursive apparaît largement cohérente avec l’éthos prédiscursif présenté précédemment. Elle reconduit les traits de compétence, d’humilité et de proximité avec le public qui structuraient déjà la représentation collective d’Obama avant même la lecture d’Une terre promise. Loin de contredire ces composantes, le récit réactive et redistribue ces éléments, en les ajustant aux différentes configurations statutaires du locuteur. Ainsi, l’éthos discursif dialogue directement avec l’éthos prédiscursif : ce dernier sert de fondation sur laquelle s’opère un retravail stratégique, permettant à Obama d’adapter son image de soi aux contextes de citoyen, de candidat et de président.

Cette capacité à construire un éthos crédible témoigne d’une maîtrise fine des ressorts de la rhétorique classique. Comme le rappelle Aristote (1967) : 

 

on persuade par le caractère (éthos) quand le discours est tenu de façon à rendre l’orateur digne de foi; nous nous fions en effet plus vite et davantage aux gens de bien, sur tous les sujets en général, et complètement, sur les questions qui ne comportent point de certitude, mais laissent une place au doute (1356a, 4-7).

 

En ce sens, Obama incarne l’image idéale du politicien telle qu’elle est projetée dans l’imaginaire collectif : une figure normative du bon dirigeant, attendue mais rarement pleinement réalisée. Cette attente se retrouve au cœur des genres de discours politiques, où « le destinataire met spontanément au premier plan les valeurs attachées au politique : honnêteté, courage, clairvoyance, fermeté… » (Maingueneau, 2014, p. 8).

L’analyse révèle cependant que cette image de soi n’est pas complètement stable. Elle subit des transformations graduelles, révélatrices de l’évolution du statut d’Obama et des responsabilités associées. En tant que citoyen ordinaire, il projette un éthos centré sur la vertu morale et la proximité avec le peuple, ancré dans des valeurs universelles. En tant que candidat, son éthos se reconfigure autour de la compétence, du travail acharné et de l’humilité, au service d’un projet collectif. Enfin, en tant que président, Obama incarne un éthos de supériorité maîtrisée, marqué par des stratégies de justification, de légitimation et parfois de déresponsabilisation, révélant les compromis inhérents à l’exercice du pouvoir.

Ainsi, l’éthos qu’Obama projette à chaque étape s’inscrit dans une continuité avec son éthos prédiscursif, tout en révélant une progression discursive et stratégique. Notre démarche s’appuie sur les fondements théoriques exposés précédemment, notamment la dimension dynamique de l’image de soi chez Aristote (1967) et le caractère hybride de l’éthos chez Maingueneau (2002), pour qui l’éthos demeure indissociable du monde construit par le texte.

Sur cette base, nous proposons de qualifier la posture d’Obama d’éthos progressif. Il s’agit d’un éthos dynamique, évolutif et situé, qui conserve un socle de valeurs intrinsèques à l’image d’Obama, tout en se modulant selon l’évolution de son parcours. Cette notion permet de rendre compte d’une réalité observée dans le corpus : bien que la scène d’énonciation autobiographique reste constante tout au long de l’ouvrage, les traits d’image projetés ne sont pas entièrement figés et se reconfigurent progressivement au fil de la progression narrative.

Cette dynamique discursive, si elle confirme la cohérence globale de l’éthos projeté, invite toutefois à interroger la nature même de cet éthos progressif, notamment sous l’angle de la tension entre authenticité et stratégie discursive. En effet, si l’éthos construit par Obama apparaît largement cohérent avec son éthos prédiscursif et conforme aux attentes normatives du discours politique, il n’en demeure pas moins le produit d’une mise en scène soigneusement élaborée, particulièrement dans le cadre d’un récit autobiographique rétrospectif. Comme le suggèrent les travaux de Goffman (1973), l’espace discursif peut être envisagé comme une scène de théâtre, un lieu de mise en scène, « d’une cérémonie, d’une expression revivifiée et d’une réaffirmation des valeurs morales de la communauté » (p. 41), où le locuteur ajuste son rôle en fonction du public et des objectifs poursuivis, sans que cette performance soit nécessairement dissociable de la sincérité.

Dès lors, la question n’est peut-être pas de déterminer si l’éthos d’Obama relève d’une authenticité « réelle » ou d’une manipulation consciente, mais plutôt de comprendre comment l’authenticité elle-même devient une ressource stratégique du discours politique. Dans Une terre promise, l’affichage de l’humilité, de la remise en question ou de la nostalgie des idéaux initiaux participe ainsi à la construction d’un éthos crédible, précisément parce qu’il s’inscrit dans une scénographie maîtrisée de la sincérité. Cette tension constitutive entre conviction personnelle et stratégie de légitimation confirme que l’éthos politique ne peut être appréhendé comme une essence stable, mais comme une construction discursive située, négociée et orientée vers l’adhésion du destinataire, étant donné que celui-ci « se construit une représentation du locuteur à travers ce qu’il dit et la manière dont il le dit » (Maingueneau, 2014, p. 13).


Conclusion

En guise de conclusion, cette étude montre qu’Obama construit, à chaque étape de son parcours, de citoyen ordinaire à candidat, puis à président, une image de soi ajustée et progressive, modulant son éthos en fonction des enjeux propres à chaque phase de son expérience. L’éthos observé dans Une terre promise n’est ni homogène ni figé : il s’agit d’un éthos progressif, qui se nuance et se reconfigure au fil de l’évolution de son parcours, tout en restant ancré dans le socle de valeurs intrinsèques identifiées dans son éthos prédiscursif, notamment la compétence, l’authenticité et la proximité avec le public.

Cette dynamique discursive confirme les analyses de Maingueneau (2002), pour qui « l’adhésion du destinataire s’opère par un étayage réciproque de la scène d’énonciation (dont l’éthos participe) et du contenu déployé » (p. 64). Dans le cas d’Obama, l’étude a montré que le récit autobiographique s’appuie sur ces fondations préexistantes pour les réactiver et les adapter à la narration rétrospective de son parcours. Comme il l’annonce dans sa préface, l’auteur souhaite éclairer le lecteur sur les événements majeurs de sa présidence, mais le récit met également en avant ce qu’il décrit comme « la part d’ange » en lui (Obama, 2020, p. 7), à travers des stratégies discursives de justification, de légitimation et d’auto‑valorisation. Il serait pertinent de poursuivre l’analyse afin d’examiner comment l’authenticité elle-même devient une ressource stratégique du discours politique.

Cette recherche présente toutefois certaines limites. La principale concerne la taille restreinte du corpus analysé, constitué d’extraits sélectionnés d’une œuvre dense et structurée. Bien que ce choix soit adapté au cadre de la recherche, l’analyse systématique de l’ensemble des chapitres aurait sans doute permis d’identifier d’autres dimensions de l’éthos et d’affiner les observations. De plus, le travail a été mené, comme nous l’avons mentionné précédemment, sur une traduction française et non sur le texte original en anglais, ce qui peut influencer certaines nuances discursives. En ce sens, les conclusions formulées ici ne sauraient être considérées comme définitives, et la notion d’éthos progressif gagnerait à être confirmée, ou nuancée, par des analyses portant sur des corpus plus étendus ou sur d’autres types de discours.

Des pistes de recherche futures peuvent être envisagées. Une comparaison entre l’éthos construit dans Une terre promise et celui déployé dans les discours prononcés par Obama durant la même période permettrait de mieux saisir l’effet du genre discursif sur la construction de l’image de soi. De même, élargir l’étude à d’autres figures politiques contemporaines offrirait la possibilité d’explorer la portée générale de l’éthos progressif : s’agit-il d’une tendance caractéristique de la communication politique moderne, ou d’une stratégie singulière liée au parcours et à la personnalité de Barack Obama ?


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