Cadrer le perpétrateur : représentations médiatiques des auteurs d’attentats associés à l’État islamique au Canada et aux États-Unis (2014–2017)
Université Laval1
Introduction
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le terrorisme constitue un enjeu médiatique majeur. Les attaques ne sont pas seulement des actes de violence, mais également des événements communicationnels dont la portée dépend largement de leur couverture médiatique. Les médias jouent ainsi un rôle central dans la construction des représentations collectives du terrorisme (Powell, 2011). Les attentats visent à produire un impact symbolique et médiatique dépassant la violence physique elle-même, ce qui renforce l’interdépendance entre terrorisme et médias (Eid, 2014 ; Schmid, 1983).
Entre 2014 et 2017, plusieurs attentats commis par des individus se réclamant de l'État islamique (ÉI) ont été perpétrés au Canada et aux États-Unis. Ces événements présentent une particularité importante : ils ont été commis par des citoyens radicalisés localement, sans lien opérationnel direct avec l'organisation (Service canadien du renseignement de sécurité, 2015 ; Byman, 2018). Cette configuration oblige les médias à cadrer une menace issue de l'intérieur, brouillant les frontières entre sécurité nationale, radicalisation et violence individuelle (Meleagrou-Hitchens et al., 2017 ; Byman, 2018).
Dans ce contexte, les médias ne se limitent pas à rapporter les faits. En tant qu'acteurs centraux de l'espace public, ils sélectionnent, hiérarchisent et interprètent les événements, contribuant ainsi à la construction sociale du terrorisme plutôt qu'à sa simple description (Powell, 2011 ; Steuter et Wills, 2009). En privilégiant certaines sources, en mettant de l'avant des explications particulières et en mobilisant des catégories spécifiques pour désigner les auteurs d'attentats, ils orientent les interprétations proposées au public et participent à l'attribution des causes, des responsabilités et des significations associées aux événements (Gamson et Modigliani, 1989 ; Entman, 1993). Cette dimension est particulièrement importante lorsque les auteurs sont des citoyens radicalisés localement. Contrairement aux attentats du 11 septembre, où la menace était principalement construite comme extérieure, les attentats liés à l'ÉI commis entre 2014 et 2017 obligent les médias à expliquer une violence provenant de l'intérieur, brouillant les frontières entre terrorisme, radicalisation et vulnérabilités individuelles (Meleagrou-Hitchens et al., 2017 ; Byman, 2018). C'est dans cette perspective que s'inscrit la présente recherche, qui s'intéresse à la manière dont les médias construisent discursivement la figure du perpétrateur.
Ainsi, l'objectif de cet article est d'analyser la manière dont quatre quotidiens de référence, The New York Times, The Washington Post, The Globe and Mail et La Presse, construisent la figure du perpétrateur dans la couverture des attentats liés à l'ÉI entre 2014 et 2017. Plus précisément, l'étude cherche à identifier les catégories mobilisées pour désigner les auteurs d'attentats ainsi que les principales logiques discursives qui structurent leur représentation.
Pour atteindre cet objectif, l'article mobilise une méthodologie mixte combinant une analyse quantitative de contenu et une analyse critique du discours. L'analyse quantitative permet d'identifier les principales catégories utilisées pour désigner les auteurs, tandis que l'analyse qualitative examine les logiques narratives et les stratégies discursives qui organisent leur représentation.
Problématique et question de recherche
Le terrorisme compte parmi les concepts les plus débattus dans les sciences sociales. Malgré plusieurs décennies de recherche, aucun consensus ne permet d'en proposer une définition universellement reconnue (Schmid, 1983). Cette absence de consensus dépasse toutefois le seul débat théorique. Elle soulève également un défi important pour les médias, qui doivent quotidiennement qualifier des événements violents dont le statut demeure parfois ambigu. En choisissant de parler d'une « fusillade », d'une « tuerie » ou d'un « attentat terroriste », les journalistes ne décrivent pas uniquement un événement : ils participent à sa définition sociale et orientent la manière dont il sera compris par le public (Schmid, 1983 ; Powell, 2011 ; Steuter et Wills, 2009).
Cette réalité apparaît clairement dans la couverture médiatique de la fusillade de la grande mosquée de Québec. Kanji (2018) montre que, bien que plusieurs caractéristiques de cet événement correspondent aux définitions habituellement retenues du terrorisme, seule une faible proportion des articles de presse l’a qualifié d’« attentat terroriste ». À l'inverse, les attentats d'Ottawa et de Saint-Jean-sur-Richelieu ont été rapidement désignés comme des attentats terroristes. Cette différence illustre que la qualification journalistique d'un acte de violence ne dépend pas uniquement de ses caractéristiques factuelles, mais également des cadres interprétatifs mobilisés pour lui donner un sens. Elle suggère également que la figure de l'auteur constitue un élément déterminant dans la catégorisation médiatique d'un événement comme terroriste.
Cette observation rejoint les travaux portant sur le cadrage médiatique. Selon Gamson et Modigliani (1987), les médias proposent des cadres d'interprétation qui permettent de donner un sens aux événements, alors qu'Entman (1993) montre que le cadrage consiste notamment à définir un problème, à identifier ses causes, à attribuer des responsabilités et à suggérer des solutions. Les médias ne se limitent donc pas à transmettre des informations : ils participent activement à la construction de la réalité sociale. Dans le cas du terrorisme, ces mécanismes influencent la manière dont les attentats sont compris, mais également la façon dont sont construites les figures du terroriste, de la victime et de la menace.
Les recherches consacrées à la couverture médiatique du terrorisme montrent d'ailleurs que cette construction s'inscrit dans des rapports sociaux et politiques plus larges. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, plusieurs études ont mis en évidence une tendance des médias occidentaux à associer plus fréquemment le terrorisme à l'islam et aux auteurs musulmans (Powell, 2011 ; Steuter et Wills, 2009). Cette représentation contribue à façonner les perceptions du public, à diffuser certains stéréotypes et à alimenter des formes d'islamophobie (Dixon et Williams, 2014 ; Sandberg et Colvin, 2020 ; Zine, 2022). Aux États-Unis, Dixon et Williams (2014) montrent notamment que les musulmans sont largement surreprésentés dans les reportages sur le terrorisme par rapport à leur implication réelle dans les actes terroristes, tandis que d'autres travaux soulignent que cette couverture contribue à renforcer les préjugés et les discriminations envers les communautés musulmanes (Sandberg et Colvin, 2020 ; Zine, 2022).
Ces travaux ont largement documenté les effets du traitement médiatique du terrorisme, les représentations des communautés musulmanes et les discours entourant la radicalisation. En revanche, peu d'études se sont intéressées directement à la construction médiatique de la figure du perpétrateur. Pourtant, celle-ci occupe une place centrale dans le récit journalistique. C'est à travers elle que les événements sont qualifiés, que les motivations sont interprétées, que certaines catégories identitaires sont mobilisées et que les responsabilités sont attribuées (Powell, 2011). L'étude de cette figure permet ainsi de mieux comprendre l'un des principaux mécanismes par lesquels les médias participent à la construction sociale du terrorisme.
Cette question apparaît particulièrement pertinente dans le contexte des attentats liés au groupe armé État islamique entre 2014 et 2017. Contrairement aux attentats du 11 septembre 2001, ces attaques sont principalement commises par des individus radicalisés localement, parfois sans lien opérationnel direct avec l'organisation. Les médias doivent alors expliquer une violence provenant de citoyens de leur propre pays plutôt que d'un ennemi extérieur. Cette évolution transforme les catégories mobilisées pour représenter les auteurs, les explications proposées pour comprendre leurs trajectoires ainsi que les cadres interprétatifs utilisés pour donner un sens aux attentats (Byman, 2018 ; Gramaccia, 2021 ; Speckhard et al., 2018).
L'étude comparative du Canada et des États-Unis permet d'approfondir cette réflexion. Les deux pays ont été confrontés à des attentats revendiqués ou inspirés par l'ÉI dans un contexte de participation commune à la coalition militaire en Syrie. Ils partagent également des traditions journalistiques relativement similaires, fondées sur des principes d'objectivité, de vérification des faits et de service au public (Rollwagen et al., 2016 ; Vos et Craft, 2016). Ils évoluent toutefois dans des contextes politiques, médiatiques et sociaux distincts susceptibles d'influencer les cadres interprétatifs mobilisés pour construire la figure du perpétrateur. Cette comparaison permet ainsi de distinguer ce qui relève de logiques journalistiques communes de ce qui découle davantage des contextes nationaux.
Dans cette perspective, la présente recherche vise à répondre à la question suivante : comment les quotidiens de référence canadiens et américains construisent-ils la figure du perpétrateur dans leur couverture des attentats liés au groupe armé État islamique entre 2014 et 2017 ?
Deux hypothèses orientent l'analyse :
H1 : La presse américaine mobilise davantage un cadrage émotionnel que la presse canadienne.
H2 : La presse canadienne privilégie un cadrage explicatif centré sur la radicalisation.
Cadre théorique
Cette recherche s’inscrit dans une approche issue de la sociologie critique des médias et du journalisme. Elle articule trois niveaux complémentaires d’analyse : le champ journalistique, le paradigme du journalisme, le cadrage médiatique et l’analyse critique du discours.
2.1. Le champ journalistique
L’analyse s’appuie d’abord sur la notion de champ journalistique développée par Pierre Bourdieu (1996). Le champ journalistique est conçu comme un espace social structuré par des rapports de force entre acteurs, où s’opposent logiques économiques, professionnelles et symboliques. Les pratiques journalistiques résultent ainsi de tensions entre autonomie professionnelle et contraintes externes, notamment politiques et économiques. Dans le contexte de la couverture du terrorisme, ces tensions sont particulièrement visibles. Les journalistes doivent concilier rapidité, impératifs d’audience, exigences de vérification et responsabilité sociale. Ces contraintes influencent la sélection des angles, des sources et des cadrages mobilisés pour représenter les événements violents (Benson et Neveu, 2005). Ces contraintes se traduisent notamment par des routines de production, des critères de sélection de l'information et des normes professionnelles qui orientent le travail journalistique.
Les journalistes évoluent également dans un environnement marqué par la concurrence entre médias, l'accélération du cycle de l'information et la multiplication des sources numériques, autant de facteurs susceptibles d'influencer les choix éditoriaux et les représentations produites (Shoemaker et Vos, 2009 ; Uusitalo et Valaskivi, 2022).
Dans cette recherche, le concept de champ journalistique n’est pas mobilisé comme un objet d’analyse en soi. Il constitue plutôt un cadre interprétatif permettant de situer les pratiques discursives observées dans les contraintes professionnelles, économiques et symboliques qui structurent la production de l’information. Le concept permet ainsi de contextualiser les résultats en considérant les conditions générales dans lesquelles les pratiques journalistiques prennent forme, sans que l’étude cherche à analyser directement les rapports de force, les stratégies des acteurs ou les mécanismes de production propres au champ journalistique. L’analyse porte en effet sur le produit journalistique final, soit les articles de presse, et non sur les processus ayant présidé à leur production.
De manière similaire, le paradigme du journalisme est mobilisé comme un cadre permettant d’interpréter les résultats à la lumière des normes, valeurs et routines professionnelles susceptibles de structurer les pratiques journalistiques. Il permet notamment de situer la tension observée entre les exigences de factualité et de neutralité, d’une part, et les logiques de personnalisation, d’interprétation et de mise en récit, d’autre part. Toutefois, ces notions ne font pas l’objet d’une mesure empirique directe dans la présente recherche. Elles servent plutôt à contextualiser et à interpréter les formes de représentation observées dans les articles, tandis que l’analyse empirique porte sur les catégories de désignation, les cadrages et les stratégies discursives présents dans le corpus.
2.2. Paradigme du journalisme
L’analyse mobilise également la notion de paradigme du journalisme, qui renvoie à l’ensemble des normes, valeurs et routines professionnelles guidant la production de l’information (Charron et de Bonville, 1996). Ce paradigme inclut notamment l’objectivité, la neutralité, la factualité et la hiérarchisation de l’information. Dans la couverture du terrorisme, ces normes entrent en tension avec les impératifs narratifs. Les journalistes doivent simultanément rapporter les faits, contextualiser l’événement et répondre aux attentes du public. Cette tension favorise la construction de figures centrales, dont celle du perpétrateur, permettant de structurer le récit médiatique.
Les transformations numériques et l’accélération de l’information contribuent également à reconfigurer ce paradigme. La pression pour publier rapidement favorise l’utilisation de catégories interprétatives simplificatrices et la personnalisation des événements (Brin et al., 2004 ; Schudson, 2001).
2.3. Cadrage médiatique et agenda-setting
Le cadrage médiatique renvoie à la manière dont les médias sélectionnent certains aspects de la réalité pour en proposer une interprétation dominante (Entman, 1993). Dans le cas du terrorisme, ces cadrages influencent la compréhension des causes, des motivations et des responsabilités. La figure du perpétrateur constitue un élément central du cadrage, puisqu’elle permet de personnifier la menace et d’attribuer une causalité à l’événement.
La théorie de l’agenda-setting permet quant à elle d’examiner la hiérarchisation des enjeux dans la couverture médiatique (McCombs et Shaw, 1972). L’importance accordée à la figure du perpétrateur constitue ainsi un indicateur des priorités journalistiques dans le traitement du terrorisme (McCombs, 2005).
2.4. Analyse critique du discours (ACD)
L'analyse critique du discours (ACD) constitue une approche multidisciplinaire qui s'intéresse aux relations entre le langage, les pratiques sociales et les rapports de pouvoir (Fairclough, 1995 ; van Dijk, 1993 ; Wodak et Meyer, 2009). Elle repose sur le principe que les discours ne peuvent être compris indépendamment de leur contexte de production et de circulation. Selon Fairclough (1995), le langage est une forme de pratique sociale à la fois façonnée par les structures sociales et contribuant à leur reproduction ou à leur transformation. De son côté, van Dijk (1993) souligne que les discours participent à la production et à la légitimation des rapports de pouvoir, notamment à travers la diffusion de représentations sociales et d'idéologies. L'ACD permet ainsi d'articuler l'analyse des dimensions linguistiques des textes (lexique, syntaxe, procédés discursifs) avec celle des dimensions sociales, politiques et idéologiques dans lesquelles ils s'inscrivent (Fairclough, 1995 ; Wodak et Meyer, 2009).
L’ACD est particulièrement pertinente pour étudier la construction médiatique du perpétrateur, puisqu’elle permet d’examiner comment les médias participent à la production de figures d’altérité et à la construction de l’« ennemi intérieur ». Les travaux d’Edward Said (1978, 1981) sur l’orientalisme montrent que les discours médiatiques ne reflètent pas la réalité de manière neutre, mais contribuent à construire des oppositions symboliques entre « nous » et « eux », où l’« Autre musulman » est fréquemment associé à la menace, à la radicalisation et à la violence.
L’ACD permet d’analyser les choix lexicaux, les stratégies narratives et les cadrages mobilisés pour désigner les auteurs d’attentats, ainsi que la manière dont leurs identités sont construites à travers des catégories sociales, culturelles ou religieuses. Elle permet ainsi de relier les dimensions textuelles du discours aux logiques du champ journalistique et aux représentations sociales dominantes.
Méthodologie
3.1. Corpus
Le corpus est composé d’articles issus de quatre quotidiens : La Presse, The Globe and Mail, New York Times et Washington Post. Le choix de ces journaux repose sur une logique comparative visant à analyser deux contextes nationaux (Canada et États-Unis), deux espaces linguistiques (francophone et anglophone) ainsi que des médias de référence occupant une position centrale dans leur champ journalistique respectif.
La Presse et le Globe and Mail ont été sélectionnés afin de représenter les principales traditions journalistiques canadiennes à la fois francophone et anglophone. La Presse constitue un quotidien majeur dans l’espace médiatique québécois et joue un rôle important dans la structuration de l’information nationale. Le Globe and Mail, pour sa part, est considéré comme l’un des journaux de référence au Canada anglais et occupe une position influente dans la couverture politique nationale. Le choix de ces deux journaux permet ainsi de couvrir les deux principales cultures journalistiques canadiennes, dont les pratiques professionnelles et les logiques éditoriales présentent certaines différences tout en partageant un même cadre institutionnel (Brin et al., 2004 ; Rollwagen et al., 2016).
Le New York Times et le Washington Post ont été retenus pour représenter la presse de référence américaine. Ces deux quotidiens occupent une position dominante dans le champ journalistique américain et jouent un rôle important dans la hiérarchisation de l’information politique nationale et internationale (Vos et Craft, 2016). Leur sélection permet d’assurer une comparabilité avec les journaux canadiens choisis, puisqu’il s’agit dans les quatre cas de quotidiens généralistes de qualité, reconnus pour leur couverture politique et internationale et pour leur influence dans l’espace public.
La sélection de ces quatre journaux repose également sur leur comparabilité structurelle. Ils occupent une position similaire dans leur champ journalistique respectif, se caractérisent par des normes professionnelles proches et participent à la définition de l’agenda médiatique national. Cette stratégie comparative permet ainsi d’isoler les différences liées aux contextes nationaux plutôt qu’aux formats médiatiques ou aux positions marginales dans le champ journalistique (Brin et al., 2004 ; Schudson, 2001).
Les articles portent sur quatre attentats associés à l’État islamique : Saint-Jean-sur-Richelieu (2014), Ottawa (2014), San Bernardino (2015) et Orlando (2016). Ces événements ont été retenus pour trois raisons principales. Premièrement, ils ont été commis par des auteurs radicalisés localement se réclamant de l’ÉI. Deuxièmement, ils ont fait l’objet d’une couverture médiatique importante dans les deux pays. Troisièmement, ils permettent une comparaison entre attentats survenus dans chacun des contextes nationaux.
L'attentat de Saint-Jean-sur-Richelieu survient le 20 octobre 2014 lorsqu'un homme récemment radicalisé fonce avec son véhicule sur deux militaires canadiens, causant la mort de l'un d'eux. L'événement est rapidement associé à l'État islamique (ÉI) et soulève la question de la radicalisation locale (Nesbitt-Larking, 2016). Deux jours plus tard, le 22 octobre 2014, une fusillade survient à Ottawa. Le perpétrateur abat un militaire au Monument commémoratif de guerre avant d'entrer dans le Parlement canadien où il est neutralisé et tué. Cet attentat, fortement médiatisé, est également présenté comme un acte inspiré par l'ÉI et contribue à inscrire la menace terroriste dans l'espace national canadien (Nesbitt-Larking, 2016 ; Gouvernement du Canada, 2016).
Le 2 décembre 2015, l'attaque de San Bernardino, en Californie, est perpétrée par deux assaillants, un couple marié, qui ouvrent le feu lors d'un événement professionnel, faisant 14 morts et 22 blessés. Les deux auteurs avaient prêté allégeance à l'ÉI et l'événement est rapidement qualifié d'attentat terroriste (Byman, 2018). Cette attaque se distingue par la présence de deux assaillants et par une préparation plus structurée. Enfin, le 12 juin 2016, une fusillade dans la boîte de nuit Pulse, à Orlando, fait 49 morts. Le perpétrateur revendique son allégeance à l'ÉI au cours de l'attaque. Cet attentat constitue l'un des événements les plus meurtriers retenus dans cette étude et suscite une couverture médiatique importante aux États-Unis comme au Canada (Byman, 2018).
Ces quatre attentats présentent des caractéristiques communes : ils sont commis par des auteurs radicalisés localement, sans lien organisationnel direct avec l’ÉI, et s’inscrivent dans une même période historique marquée par l’appel du groupe armé à frapper les pays occidentaux. Ils diffèrent toutefois par le nombre d’assaillants, les cibles visées et l’ampleur de la couverture médiatique, ce qui permet d’observer la variation des cadrages journalistiques selon les contextes.
La période d’analyse couvre les 21 jours suivant chaque attentat afin de capter la stabilisation du cadrage médiatique après la phase initiale de couverture. Cette fenêtre temporelle permet d’observer l’évolution du traitement médiatique entre l’information factuelle immédiate et les interprétations plus analytiques. Elle s’inscrit dans les logiques de production de l’information en situation d’événement imprévu, où la couverture évolue d’un cadrage descriptif vers des formes plus interprétatives (Tuchman, 1978). Les articles ont été sélectionnés à partir de bases de données de presse à l’aide de mots-clés liés aux attentats2, aux noms des perpétrateurs et à l’ÉI. Les textes d’information, d’opinion et analyses ont été inclus dans le corpus, tandis que les brèves, doublons et articles sans lien direct avec les événements étudiés ont été exclus.
Le corpus est constitué de 786 articles de presse écrite publiés dans les 21 jours suivant chaque événement, afin de saisir la phase de breaking news et la stabilisation du cadrage. Tel qu’illustré dans le tableau 1, les deux journaux américains dominent le corpus, représentant à eux seuls 59 % de la couverture (466 articles). Cela peut s’expliquer en partie par le nombre beaucoup plus élevé de victimes des événements survenus aux États-Unis, ainsi que par les ressources logistiques et éditoriales de ces médias. Aussi, le nombre d’articles issus des deux quotidiens américains n’est pas équivalent, le Washington Post publiant davantage de textes que le New York Times pour certains attentats. Cette asymétrie s’explique notamment par des stratégies éditoriales différentes, par la place accordée aux événements dans chaque média ainsi que par des variations dans le volume global de production journalistique. Ce déséquilibre est pris en compte dans l’analyse en privilégiant une lecture comparative des proportions et des logiques de cadrage plutôt que des fréquences absolues. L’objectif n’est donc pas de comparer directement le volume de couverture, mais d’examiner la manière dont chaque média construit la figure du perpétrateur. Les quotidiens canadiens, La Presse et le Globe and Mail, représentent quant à eux 41 % de l’ensemble (320 articles). Bien que plus petit, le sous-échantillon canadien suffit à montrer une perspective nationale distincte, particulièrement marquée dans la couverture des attentats en sol canadien (182 articles). La répartition du corpus nous apparait donc refléter les ressources éditoriales des médias étudiés et les différences d’intensité médiatique selon les contextes nationaux.

3.2. Méthodes mixtes
Cette recherche adopte un devis de méthodes mixtes séquentiel explicatif (Creswell et Plano Clark, 2018 ; Bonneville et al., 2007), combinant une analyse quantitative de contenu et une analyse qualitative fondée sur l'analyse critique du discours. Le recours à une approche mixte répond à l'objectif de documenter à la fois les régularités observables dans la représentation médiatique du perpétrateur et les mécanismes discursifs qui sous-tendent cette représentation.
Dans un premier temps, l'analyse de contenu quantitative permet de décrire systématiquement les catégories mobilisées pour désigner ou caractériser le perpétrateur dans les articles du corpus. Dans un second temps, l'analyse critique du discours approfondit ces résultats en examinant les stratégies discursives, les choix lexicaux et les logiques narratives qui participent à la construction médiatique de cette figure. Les deux approches sont ainsi complémentaires : les résultats quantitatifs orientent l'analyse qualitative, tandis que celle-ci permet d'interpréter et de nuancer les tendances observées lors de la première phase.
3.2.1. Analyse quantitative
La première phase de l'étude consiste en une analyse de contenu quantitative descriptive, définie comme une méthode de recherche permettant de décrire de manière systématique, objective et reproductible les caractéristiques d'un corpus à partir de catégories de codage préalablement établies (Bonneville et al., 2007). Cette approche vise à identifier les catégories mobilisées dans la représentation médiatique du perpétrateur. Elle permet d'examiner systématiquement la manière dont les auteurs d'attentats sont décrits dans la couverture journalistique et d'en comparer la fréquence selon les contextes nationaux, les journaux et la temporalité de la couverture.
Le guide de codage a été constitué à partir d’un modèle mixte combinant des catégories prédéterminées et des catégories émergentes. Certaines catégories ont été définies avant le début du codage, tandis que d’autres ont émergé au fil de l’exploration du corpus (Bonneville et al., 2007). Les catégories préexistantes ont été établies à partir des conclusions d’études portant sur le cadrage médiatique du « musulman terroriste » et sur la représentation de la menace dans les médias américains, notamment l’analyse de Powell (2011) sur la couverture médiatique du terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001.
L’unité d’analyse retenue est l’article de presse. Chaque article du corpus a été codé en fonction des catégories utilisées pour désigner ou caractériser le perpétrateur. Le codage a été réalisé à partir d’une première lecture exploratoire du corpus, suivie d’un test préliminaire permettant d’ajuster les catégories. Cette procédure vise à assurer l’adéquation entre le système de codage et les caractéristiques empiriques du corpus.
Six catégories ont été retenues afin de rendre compte des principales logiques de cadrage observées dans la couverture médiatique :
Identité légale ou procédurale : termes renvoyant à l’identité légale de l’auteur, dépendamment du statut dans l’enquête
Motivation/appartenance idéologique : termes liés à la motivation idéologique et à l’appartenance du perpétrateur à une organisation ou une idéologie
Mode d’action : mots et expressions décrivant le mode d’action, l’arme ou la posture opérationnelle
Mots/expressions chargés impliquant un jugement : mots et expressions plus chargés, connotés impliquant un certain jugement pour décrire le perpétrateur
Profil démographique, situation familiale et origine : termes décrivant l’auteur selon son profil démographique et sa situation personnelle, notamment son âge, son sexe et sa nationalité
Processus de radicalisation : expressions concernant le processus de radicalisation, c’est-à-dire la trajectoire personnelle de radicalisation du perpétrateur
Le codage a également permis de comparer la fréquence des catégories selon plusieurs variables : le journal, le pays, l’attentat étudié et la temporalité de la couverture. Cette stratégie permet d’identifier les variations dans la représentation du perpétrateur et d’observer l’évolution du cadrage médiatique dans les jours suivant l’attentat.
Les résultats sont présentés sous forme de fréquences afin de faciliter la comparaison entre les contextes nationaux et médiatiques. Cette première phase fournit les résultats descriptifs qui servent de point d'appui à l'analyse critique du discours. Les catégories les plus fréquentes, les différences observées entre les journaux ainsi que les variations selon les attentats orientent la sélection des phénomènes discursifs examinés dans la seconde phase de l'étude.
3.2.2. Analyse qualitative
La seconde phase de l'étude repose sur une analyse critique du discours visant à examiner les logiques narratives et les stratégies discursives mobilisées dans la représentation médiatique du perpétrateur. Cette approche permet d’aller au-delà de l’identification des catégories quantitatives en analysant la manière dont celles-ci sont mobilisées pour construire une interprétation médiatique des attentats. Elle est particulièrement pertinente pour étudier la construction sociale de la réalité et les dimensions idéologiques du discours médiatique (Fairclough, 1995 ; van Dijk, 1998).
L’analyse a été réalisée sur l’ensemble du corpus afin d’approfondir les principales tendances observées lors de l’analyse quantitative. La sélection des extraits et des termes utilisés pour qualifier le perpétrateur repose sur leur caractère représentatif des catégories identifiées ainsi que sur leur pertinence discursive. Cette démarche s'inscrit dans une logique d'intégration des méthodes. Les résultats de l'analyse de contenu servent à identifier les catégories dominantes et les différences entre les corpus, tandis que l'analyse critique du discours permet d'expliquer comment ces catégories prennent sens dans les textes journalistiques et participent à la construction médiatique du perpétrateur (Creswell et Plano Clark, 2018 ; Bonneville et al., 2007).
L’attention porte notamment sur les choix lexicaux, les stratégies de contextualisation, les attributions aux sources et les registres narratifs mobilisés dans la couverture médiatique. Une importance particulière est accordée aux éléments contribuant à la construction d’un cadrage biographique ou idéologique du perpétrateur, notamment les références à la radicalisation, aux motivations, à la trajectoire personnelle et aux caractéristiques émotionnelles. Cette perspective permet également de comparer les variations selon le journal, le pays et le genre journalistique, afin d’identifier les différences de traitement entre les contextes nationaux.
L’analyse qualitative permet ainsi d’interpréter les résultats quantitatifs en montrant comment les catégories identifiées sont mobilisées dans le discours journalistique. Elle contribue à mieux comprendre les mécanismes de cadrage médiatique ainsi que les tensions entre neutralité journalistique, impératifs narratifs et construction symbolique du terrorisme (Charron et de Bonville, 1996 ; Eid, 2014 ; Powell, 2011).
Résultats quantitatifs : le perpétrateur dans la hiérarchisation des sujets médiatiques
La figure de l’auteur constitue l’un des deux pôles principaux autour desquels s’organise la couverture médiatique, l’autre étant les enjeux politiques. Ce résultat confirme que l’interprétation de l’événement repose largement sur la construction d’un protagoniste central permettant de donner du sens à l’acte. Le cadrage de l’auteur révèle ainsi une tension constante entre l’exigence de factualité journalistique et une lecture idéologique et émotionnelle de l’attentat, oscillant entre neutralité descriptive et interprétation explicative.
4.1. Le perpétrateur comme sujet central
L’analyse des sujets centraux montre que la figure de l’auteur de l’attentat constitue la deuxième thématique la plus fréquente3, avec 132 articles la désignant comme sujet central. Cette fréquence souligne l’importance accordée à l’individualisation du récit médiatique, où l’attention est portée sur l’identité, le profil ou les antécédents du suspect. L’acte est ainsi interprété à travers une trajectoire personnelle ou idéologique, privilégiant un cadrage épisodique centré sur le protagoniste plutôt qu’un cadrage thématique axé sur les causes structurelles (Iyengar, 1991).
Cette individualisation est particulièrement marquée dans les premiers jours suivant l’attentat, où les articles se concentrent sur l’identification du suspect, son parcours et ses motivations. La couverture médiatique tend alors à construire un récit centré sur l’auteur, reléguant au second plan les enjeux politiques ou les causes structurelles. Cette dynamique s’inscrit dans les routines journalistiques associées aux événements imprévus, où la personnalisation constitue un mécanisme narratif permettant de structurer rapidement l’information (Tuchman, 1978).
4.2. Les catégories de désignation dominante
Afin d'identifier les principales logiques de représentation du perpétrateur dans le corpus, les fréquences des six catégories de désignation ont d'abord été compilées pour l'ensemble des articles analysés. Le tableau 2 présente la distribution cumulative des occurrences observées pour chacune des catégories. Cette vue d'ensemble permet de dégager les catégories les plus mobilisées avant d'examiner plus en détail leurs variations selon les journaux, les pays et les attentats étudiés.

La distribution des catégories montre que la représentation du perpétrateur repose principalement sur deux dimensions complémentaires : une dimension descriptive, centrée sur l’identification procédurale, et une dimension interprétative, liée aux motivations idéologiques. Ces deux catégories, qui totalisent respectivement 770 et 748 occurrences, structurent la construction médiatique de la figure du perpétrateur et traduisent une tension entre neutralité journalistique et mise en récit explicative de l’événement.
La catégorie de l’identité légale ou procédurale (770 mentions) est la plus mobilisée. Cette prédominance suggère un traitement conforme aux normes professionnelles du journalisme, fondé sur la vérification et la factualité. L’utilisation de termes tels que « suspect », « assaillant » ou « perpétrateur/perpetrator » renvoie à une posture descriptive qui permet de maintenir une distance analytique. Ce type de cadrage correspond au rituel stratégique décrit par Tuchman (1972), qui vise à protéger la crédibilité professionnelle en privilégiant des formulations neutres.
Toutefois, cette neutralité est rapidement concurrencée par la catégorie motivation ou appartenance idéologique (748 mentions). La fréquence élevée de cette catégorie indique que les médias ne se limitent pas à décrire le perpétrateur, mais cherchent également à inscrire l’acte dans une logique explicative plus large. L’usage de termes tels que « djihadiste » ou « inspiré par l’État islamique/inspired by ISIS » contribue à politiser la figure du perpétrateur et à l’associer à une menace idéologique. Cette dynamique traduit une tendance à interpréter l’événement à travers une lecture sécuritaire et culturelle du terrorisme (Powell, 2011). Cette logique est particulièrement visible dans la couverture de l’attentat d’Orlando, où l’identité religieuse du perpétrateur et ses liens présumés avec l’ÉI sont fréquemment mobilisés (369 mentions).
Le mode d’action (625 mentions), avec des expressions comme « tireur solitaire/lone gunman » et « armé d’un fusil/armed with a rifle », constitue également une catégorie importante. L’attention portée aux armes utilisées, à la planification et à la stratégie de l’attaque contribue à construire une figure de l’auteur centrée sur la dangerosité et la capacité opérationnelle. Les extraits analysés montrent que les descriptions du mode d'action sont fréquemment associées à un vocabulaire insistant sur l'armement, la préparation et le déroulement de l'attaque, ce qui contribue à mettre au premier plan la capacité opérationnelle du perpétrateur.
Les mots et expressions chargés impliquant un jugement (461 mentions), tels que « fou/fanatic », « déséquilibré/disturbed » ou « désaxé/deranged », introduisent une dimension interprétative plus subjective. Ces termes contribuent à pathologiser l’auteur et à individualiser l’explication de l’attentat. Ce type de cadrage est plus fréquent dans la presse américaine, où la dimension émotionnelle est davantage mobilisée ainsi que dans les textes d’opinion, tous quotidiens confondus.
Le profil démographique, familial et l’origine (421 mentions) constituent également des éléments importants du cadrage. Les références à l’âge, à la nationalité ou à l’origine culturelle permettent de situer l’auteur dans une catégorie sociale particulière, par exemple « homme de 29 ans/29-year-old man », « père/father », « citoyen canadien/Canadian citizen » et « d’origine afghane/of Afghan origin ». Ces éléments sont parfois associés à des interprétations implicites, notamment lorsque l’origine ou la religion sont mobilisées pour expliquer l’acte.
Enfin, le processus de radicalisation (326 mentions) est moins fréquent que les autres catégories, mais demeure significatif. Cette catégorie est davantage mobilisée dans la presse canadienne où l’accent est mis sur la trajectoire individuelle et les facteurs explicatifs à travers des expressions comme « radicalisé/radicalized », « auto-radicalisé/self-radicalized », « exposé à la propagande/exposed to propaganda » et « converti à l’islam/converted to Islam ». À l’inverse, la presse américaine privilégie plus fréquemment les catégories idéologiques et les termes chargés de jugement, contribuant à construire une figure du perpétrateur associée à une menace idéologique.
Dans l’ensemble, l’analyse quantitative met en évidence une tension entre deux logiques de représentation : une logique procédurale visant à décrire l’auteur de manière factuelle et une logique interprétative cherchant à expliquer l’acte à partir d’une lecture idéologique ou psychologique. Cette tension reflète les contraintes du champ journalistique, où les normes de neutralité coexistent avec la nécessité de produire une interprétation de l’événement (Charron et de Bonville, 1996). La figure du perpétrateur devient ainsi le lieu privilégié d’articulation entre description factuelle et mise en récit explicative.
Résultats qualitatifs : Construction discursive du perpétrateur
5.1. L'articulation des logiques biographique et idéologique
La construction de la figure de l'auteur s’opère selon une double logique explicative : biographique et idéologique. Les articles combinent fréquemment ces deux registres qui cohabitent dans le discours médiatique.
Logique biographique : Elle s’attache au parcours individuel de l'auteur, aux ruptures sociales, aux fragilités psychologiques ou aux antécédents judiciaires (chômage, isolement, instabilité familiale, consommation de drogue, etc.). Cette logique correspond à l'illusion biographique (Bourdieu, 1986), où des fragments de vie sont sélectionnés pour produire un récit cohérent du passage à l’acte.
Dans le cas de l’auteur de l’attentat d’Ottawa, un article relève un portrait « one of an increasingly troubled, mentally unstable man who initially may have embraced religion not as a political cause, but as an attempt to scaffold a disintegrating life »4. L’usage des termes « troubled » et « mentally unstable » inscrit l’auteur dans une lecture psychologisante. Cette formulation déplace l’explication de l’attentat vers la fragilité individuelle plutôt que vers une motivation politique ou idéologique. Le passage à l’acte apparaît ainsi comme l’aboutissement d’une trajectoire personnelle désorganisée plutôt que comme l’expression d’un engagement structuré. À Saint-Jean-sur-Richelieu, la couverture médiatique met également l’accent sur le parcours personnel du perpétrateur, notamment ses changements de comportement, sa conversion religieuse et les signes perçus de radicalisation progressive, principalement sur les médias sociaux. Les articles s’intéressent à sa trajectoire individuelle, à ses ruptures familiales et à son isolement social, construisant ainsi un récit où le passage à l’acte apparaît comme l’aboutissement d’un processus personnel plutôt que comme une simple adhésion idéologique immédiate.
Dans la couverture de l’attentat de San Bernardino, l’attention médiatique ne se limite pas à l’idéologie ou à l’allégeance à l’ÉI, mais s’intéresse fortement à la vie privée des perpétrateurs, notamment au fait qu’il s’agit d’un couple marié et parents d’un enfant de 6 mois. La relation conjugale devient un élément central du récit, comme si l’explication de l’attentat passait aussi par l’intimité domestique. Les articles insistent sur le fait que Tashfeen Malik est une immigrante d’origine pakistanaise, mariée à Syed Farook, et sur la manière dont leur union aurait constitué un espace de radicalisation. Cette mise en récit transforme la cellule familiale en lieu explicatif de l’attentat. Les perpétrateurs ne sont plus seulement présentés comme terroristes, mais comme parents et membres d’un couple perçu comme suspect.
Logique idéologique : Cette logique insiste sur l’adhésion à l’islam radical ou sur le lien avec l’ÉI. Elle sert à ancrer l’attentat dans une dynamique plus large, en reliant l’acte d’un individu isolé à un combat collectif et transnational. L’ÉI est avant tout présenté comme une source d’inspiration idéologique plutôt que comme un commandement direct. Cette logique est particulièrement présente dans la couverture d’événements comme Orlando, où l’identité musulmane ou les liens allégués avec l’ÉI sont fortement mobilisés, ou encore dans la ligne éditoriale du Washington Post, qui active fréquemment ce type de lecture. Ce glissement participe à un cadrage islamisant, en ligne avec les critiques formulées par Said (1981) sur l’orientalisme médiatique, où l’« Autre musulman » est construit comme menace récurrente. La forte présence de ce cadrage idéologique traduit une islamisation implicite de la figure de l’auteur, à travers des termes comme « djihadiste » ou « inspiré par l’ÉI ». Il ne s’agit donc pas seulement de décrire le perpétrateur, mais de construire une typologie de l’ennemi, souvent associée à une altérité culturelle perçue comme menaçante (Powell, 2011).
Dans un article du Washington Post couvrant l’attentat d’Orlando, le journaliste utilise des expressions comme « jihadist », « [ISIS] sympathizers », « self-radicalized », « lone wolf » et « the ones who operate as a result of the incitement, encouragement and exhortations of these terrorist organizations »5.Ce vocabulaire inscrit immédiatement l’auteur dans une menace idéologique plus large que son acte individuel. Le terme « jihadist » politise fortement la figure du perpétrateur, tandis que « ISIS sympathizers » suggère une adhésion à un réseau idéologique diffus, même sans lien direct avec l’organisation. Les expressions « self-radicalized » et « lone wolf » maintiennent une ambiguïté entre isolement individuel et influence extérieure : le perpétrateur apparaît à la fois comme un individu seul et comme le prolongement symbolique d’une menace collective, renforçant ainsi une lecture islamisante et sécuritaire de l’attentat (Powell, 2011).
L'articulation des logiques biographique et idéologique permet aux médias de rendre compte de la complexité du phénomène sans renoncer à des schématisations accessibles : le perpétrateur est à la fois un « loup solitaire » marqué par des failles personnelles et un « soldat de l’État islamique ». Ce double cadrage brouille parfois la distinction entre troubles personnels et convictions idéologiques, laissant planer une incertitude interprétative sur les causes véritables de l’attentat.
5.2. Le processus de radicalisation comme clé explicative
Le processus de radicalisation (326 mentions) occupe une place significative dans le cadrage de l’auteur, traduisant une volonté de comprendre la trajectoire menant à la violence.
Particularité canadienne : La Presse se distingue par une forte insistance sur le processus de radicalisation, qui constitue la catégorie la plus fréquemment mobilisée (167 mentions). Plusieurs articles s’intéressent au parcours des perpétrateurs des attentats survenus en sol canadien afin de comprendre les mécanismes ayant mené au passage à l’acte. Ce traitement privilégie une lecture explicative centrée sur une trajectoire progressive, souvent présentée comme détectable et potentiellement évitable. Le récit médiatique met ainsi l’accent sur les influences en ligne, les changements de comportement, l’isolement social ou les ruptures identitaires, renforçant un cadrage thématique (Iyengar, 1991) qui relie les cas individuels à des dynamiques plus larges.
Dans un article portant sur l’attentat d’Ottawa, le parcours de Michael Zehaf-Bibeau est retracé à travers sa jeunesse, sa famille, ses habitudes et ses démêlés avec la justice. Il est notamment décrit comme un « petit délinquant », « fils d’une haute fonctionnaire » et « loup solitaire ». L’expression « petit délinquant » inscrit d’abord l’auteur dans une trajectoire de marginalité ordinaire, tandis que « loup solitaire » maintient une ambiguïté entre isolement individuel et radicalisation idéologique. De nombreux articles adoptent cette logique de portrait approfondi, où la trajectoire personnelle est articulée à des références à l’islam radical ou à l’idéologie de l’ÉI, sans que cette appartenance ne devienne l’unique explication.
Le mode d’action est, à l’inverse, moins mis de l’avant, ce qui traduit un intérêt moindre pour les dimensions strictement opérationnelles de l’attentat. Les catégories liées au jugement moral ou psychologique sont également peu mobilisées, suggérant une certaine retenue dans la stigmatisation du perpétrateur. Plutôt que de psychologiser ou de diaboliser l’auteur, La Presse semble ainsi privilégier une lecture sociopolitique du passage à l’acte, centrée sur des processus sociaux et des trajectoires explicatives.
Liens avec la santé mentale : La réflexion sur la radicalisation s’accompagne de questionnements récurrents sur la santé mentale, notamment à travers le débat « terrorisme ou maladie mentale ? », présent dans plusieurs articles dans tous les quotidiens. Ils s’intéressent à la vulnérabilité individuelle et aux fragilités psychologiques susceptibles d’éclairer le passage à l’acte, sans pour autant réduire celui-ci à la folie. La relation entre santé mentale et terrorisme apparaît ainsi comme complexe et nuancée. Dans certains articles, le perpétrateur n’est pas immédiatement présenté comme terroriste, mais comme un individu en crise personnelle. L’usage de termes comme « disturbed » ou « unstable » déplace temporairement l’explication vers la santé mentale avant que l’hypothèse terroriste ne soit consolidée.
Dans le corpus, les journalistes évoluent dans un contexte marqué par l’incertitude, ce qui favorise une prudence professionnelle accrue : recours aux sources officielles, hésitations sur la qualification de l’événement et interrogation sur la définition même du terrorisme. Les articles ouvrent également la réflexion sur des enjeux plus larges, comme la stigmatisation, l’intégration ou les conflits identitaires, en cherchant à comprendre les causes profondes des attentats.
Cette évolution montre que les médias participent à mettre à l’agenda un nouvel enjeu : comment comprendre et prévenir les « loups solitaires ». Il s’agit d’un glissement important du cadrage médiatique (McCombs et Shaw, 1972), passant de l’ennemi externe, dominant après le 11 septembre 2001, à une interrogation sur les vulnérabilités internes aux sociétés occidentales. Dans la perspective de Hall (1997), cette transformation confirme que la représentation médiatique ne reflète pas simplement le réel, mais contribue à produire une nouvelle figure du terroriste : celle d’un individu isolé, marqué par des fragilités psychologiques et identitaires.
5.3. La désignation par le jugement moral et l’émotion
Les mots et expressions à connotation morale ou psychologique (461 mentions) occupent une place importante dans la représentation du perpétrateur. Ce vocabulaire agit comme un marqueur de disqualification symbolique en attribuant à l’auteur des caractéristiques négatives qui dépassent la simple description factuelle. Des termes comme « fou », « déséquilibré », « instable » ou « disturbed » contribuent à pathologiser le perpétrateur et à individualiser l’explication de l’attentat.
Dans un article du Globe and Mail portant sur l’attentat d’Ottawa, le journaliste utilise des expressions comme « angry young men », « mentally disturbed people », « disconnected loser-figures » et « down-and-out losers ». Ces formulations ne décrivent pas seulement le profil du perpétrateur : elles le placent dans une position de marginalité sociale et morale. Il apparaît comme un individu en échec, instable et socialement disqualifié, ce qui favorise une lecture psychologisante plutôt qu’une analyse politique de l’attentat.
Un mécanisme similaire apparaît dans La Presse, où dans un texte d’opinion, le journaliste qualifie le perpétrateur de l’attentat de Saint-Jean-sur-Richelieu de « bête comme un balai », « gars perturbé », « idiot » ou encore « con ». L’usage de ce registre familier et fortement péjoratif accentue la dimension émotionnelle du récit et produit un effet de rejet immédiat. Il ne s’agit plus seulement d’expliquer l’acte, mais de délégitimer moralement son perpétrateur.
Ce recours au jugement moral s’inscrit dans les logiques du journalisme de communication, où les registres affectifs et émotionnels permettent de capter l’attention du public et de renforcer l’impact narratif de l’événement (Brin et al., 2004). La disqualification par le langage devient ainsi une stratégie discursive qui favorise la dramatisation tout en maintenant une apparente distance journalistique. L’émotion et le jugement sont ainsi intégrés dans le discours sans rompre complètement avec les attentes professionnelles de distance et de factualité (Tuchman, 1972).
Conclusion
Cette recherche montre que la figure du perpétrateur constitue un point central de la couverture médiatique du terrorisme, où se rencontrent exigences de factualité, impératifs narratifs et logiques de cadrage idéologique. L’analyse quantitative et qualitative met en évidence une tension constante entre une représentation procédurale du suspect et une construction plus interprétative, marquée par la biographisation, la radicalisation et la politisation de l’acte. Les médias ne se contentent pas de relater l’événement : ils participent activement à la production de sens en construisant des figures du perpétrateur qui oscillent entre vulnérabilité individuelle et menace collective.
La comparaison entre les journaux canadiens et américains révèle également des différences importantes dans les logiques de traitement médiatique. Alors que la presse canadienne accorde davantage de place aux trajectoires individuelles et aux processus de radicalisation, la presse américaine mobilise plus fréquemment les cadres idéologiques et les registres émotionnels. Ces écarts illustrent l’influence des cultures journalistiques nationales et des contraintes propres au champ médiatique dans la représentation du terrorisme.
Cette recherche contribue à la littérature sur la couverture médiatique du terrorisme en déplaçant l’analyse de l’événement vers la construction médiatique du perpétrateur, encore peu étudiée dans une perspective comparative Canada/États-Unis. Elle montre que la figure de l’auteur constitue un lieu central où s’articulent les tensions entre neutralité journalistique, interprétation idéologique et mise en récit médiatique.
La pertinence de cette réflexion dépasse toutefois les attentats étudiés. Le terrorisme demeure un enjeu central dans l’espace public contemporain, qu’il s’agisse des violences commises par des acteurs isolés, de la radicalisation en ligne ou de la persistance des débats sur les « loups solitaires ». La manière dont les médias nomment, décrivent et expliquent ces actes influence directement les perceptions collectives de la menace, les réponses politiques en matière de sécurité ainsi que les dynamiques de stigmatisation visant certaines communautés. L’étude rappelle ainsi que le traitement médiatique du terrorisme ne relève pas uniquement de l’information factuelle, mais participe activement à la définition sociale du danger, de l’altérité et de l’appartenance nationale. Dans un contexte marqué par la montée des polarisations identitaires et la persistance de cadrages sécuritaires autour des figures associées au terrorisme, interroger ces mécanismes demeure particulièrement pertinent.
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[1] https://orcid.org/0009-0006-3158-108
[2]Les mots-clés comprenaient les noms des auteurs, le lieu de l’attentat, l’ÉI ainsi que différents termes opérationnels liés aux attentats en français et anglais (fusillade/shooting, voiture-bélier/car-ramming, etc.)
[3] Le sujet central le plus fréquent est les enjeux politiques.
[4] Wines, M. et Yardley, W. (25 octobre 2014). Ottawa Gunman’s Radicalism Deepened as Life Crumbled. The New York Times.
[5] Warrick, J. (17 juin 2016). CIA director: ISIS remains a potent threat despite 2-year military campaign. The Washington Post.