« L’accent, c’est pas dans la gorge des uns, c’est dans les oreilles des autres ». Une enquête perceptuelle sur l’accent de Sorel
Université de Sherbrooke (Canada)1
Introduction
Une partie du titre de cette étude est en fait, vous l’aurez peut-être reconnue, une citation du poète québécois Plume Latraverse (1987). Elle nous semblait particulièrement appropriée pour une enquête perceptuelle sur l’accent de Sorel, puisque l’artiste s’en moque dans sa pièce Jeux d’adultes, en chantant « Heille, tu viens-tu d’Sarel, “fant d’chienne ? » (1981). Il évoque ainsi avec justesse un trait de prononciation (le son /ɔ/ postérieur arrondi qui devient /a/ antérieur non arrondi) et une expression typiquement soreloise (« fant d’chienne »).
Dans le discours populaire, les Sorelois semblent conscients de leur prononciation et des particularités lexicales qui forgent leur identité. Nous en voulons pour preuve l’article intitulé A-t-on réellement un accent à Sorel-Tracy ? paru dans le journal local Les deux rives en 2016 :
Même si l’accent gaspésien ou saguenéen est beaucoup plus prononcé, un Sorelois peut facilement être reconnu pour ses expressions ou sa façon de prononcer certains mots. […] Les particularités du parler des Sorelois se situent dans les diphtongues, croit l’ex-professeur en linguistique au Cégep de Sorel-Tracy, Michel Content. « Ils allongent surtout les voyelles. C’est assez amusant de les entendre […] Le è se transforme aussi en aye. Par exemple, je vais à payeche (pêche) avec mon payere (père) », observe-t-il. (Charland, 2016)
Cet extrait est intéressant parce qu’il met en lumière trois processus linguistiques intimement liés : la production, la variation et la perception. Nous nous attarderons ici aux deux derniers phénomènes : la variation diatopique et diastratique de l’accent et sa perception, avec les représentations qui l’accompagnent. Essentiellement, avec notre recherche, nous souhaitons répondre aux questions suivantes :
Est-ce que l’accent de Sorel existe réellement ?
Est-ce que les Sorelois reconnaissent le leur ?
Nous discuterons d’abord de l’intérêt d’inscrire notre travail dans le cadre de la dialectologie perceptuelle, pour ensuite le situer par rapport aux recherches similaires dans le domaine et démontrer en quoi il apporte un éclairage complémentaire au portrait des accents régionaux québécois. Nous formulerons par la suite certaines hypothèses à propos de l’accent sorelois et nous présenterons le dispositif méthodologique qui nous permettra d’y répondre. L’analyse des résultats s’effectuera en étudiant les représentations qui circulent à propos de l’accent sorelois et en nous attardant à l’identification et l’évaluation que les participants à notre étude font des voix soreloises qu’ils auront entendues. Enfin, nous conclurons en contextualisant notre étude, en soulignant ses limites et en discutant de certaines perspectives de développement.
Cadre théorique
Notre recherche se situe résolument dans le cadre de la dialectologie perceptuelle et, plus largement, dans le vaste domaine de la linguistique populaire. La linguistique populaire (ou folk linguistics) désigne l’ensemble des savoirs, croyances et représentations que les locuteurs ordinaires - non spécialistes - élaborent sur le langage, les langues et leurs usages. En effet, ce sont les perceptions, les évaluations, les représentations et les attitudes des locuteurs ordinaires de la variété soreloise qui nous intéressent. « La variation régionale n’a de réalité que si elle est identifiée comme telle par les locuteurs naïfs [“folk”] » (Falkert, 2013, p.9). Pour Paveau, « les perceptions spontanées sont des organisateurs (patterns) nécessaires » (2007, p.105), elles nous permettent en quelque sorte de voir le monde à travers leurs yeux, de le catégoriser selon un vocabulaire folk.
Le thème central de notre recherche, l’accent, est justement une notion qui est comprise à la fois par les gens ordinaires et par les linguistes. C’est ce que Gasquet-Cyrus (2010) nomme une « catégorie de sens commun ». Nous l’avons constaté dans l’introduction, les locuteurs ordinaires ont une connaissance naïve de ce qu’est l’accent, de ce que leur accent (ou celui des autres) représente. Mais ils manquent forcément de vocabulaire pour en parler précisément et le chercheur doit nécessairement interpréter et « retraduire les catégories mentales des locuteurs concernant la variation linguistique en catégories linguistiques (c’est-à-dire scientifiques) » (Chalier, 2014, p.50). Cette entreprise n’est pas sans risques, mais le linguiste pourra se fier à sa propre expérience de locuteur : il endosse en quelque sorte les deux rôles. On assiste à un « chevauchement des perspectives émique et étique2 […], étant donné que les linguistes auront tendance […] à se laisser diriger par la certitude intuitive de leur propre conscience linguistique émique » (Chalier, 2014, p.50-51) ; les deux perspectives, celles de non-spécialiste et de spécialiste, sont donc complémentaires.
De toute manière, il est certain que « [pour] les locuteurs, l’accent n’est pas qu’une affaire de sons ou de prononciation, mais surtout une affaire d’identité et de société(s) » (Gasquet-Cyrus, 2010, p.183). En parlant, les locuteurs revendiquent, consciemment ou non, une identité et une origine sociale ou géographique. Leurs interlocuteurs décodent et interprètent cette identité. « [Dès] que nous ouvrons la bouche pour prendre la parole, nous donnons à notre interlocuteur des indices sur notre appartenance sociale et régionale » (Remysen et al., 2020, p.26).
État de la question
Si les régions du Saguenay–Lac-Saint-Jean, de la Beauce et de la Gaspésie se démarquent sur le plan linguistique, il existe aussi une opposition entre deux grandes aires linguistiques dans le français laurentien : celle de l’Est, dont Québec est le centre de diffusion, et celle de l’Ouest, avec Montréal comme pivot (Mychaud et Remysen, 2025, p.324). La frontière entre ces deux aires, perpendiculaire au fleuve Saint-Laurent, relie Trois-Rivières à Sherbrooke. Toutefois, de part et d’autre de cette démarcation, on peut dégager une aire centrale, caractérisée par une grande mixité des traits linguistiques en usage dans les aires dialectales de l’Est et de l’Ouest. L’Estrie (Sherbrooke), le Centre-du-Québec (Drummondville), les Bois-Francs (Victoriaville) et la Mauricie (Trois-Rivières) sont les trois régions qu’on associe à cette aire de transition « qui n’a pas de véritable identité linguistique propre » (Mychaud et Remysen, 2025, p.325). C’est probablement dans la frange la plus à l’ouest de cette aire centrale que Sorel et ses localités environnantes se trouvent.
La variété de langue associée à la région de Sorel n’a jamais été formellement étudiée en linguistique. Seule exception notable, on trouve dans sa région immédiate deux points d’enquête de l’Atlas linguistique de l’est du Canada (ALEC) de Dulong et Bergeron (1980), à Saint-Ours (point d’enquête 85) et à Sainte-Anne-de-Sorel (point d’enquête 86). Mais, bien que les données de l’ALEC aient été transcrites phonétiquement pour rendre compte de la prononciation, c’était davantage du point de vue géolexical que leur enquête a été menée. Citons également Avanzi et Thibault (2020) : « la MRC du Bas-Richelieu3, où se trouve Sorel, ferait partie d’un sous-groupe avec les MRC de Champlain, maintenant Longueuil, Vallée-du-Richelieu, Drummond, Les Maskoutains et Haute-Yamaska (et, étonnamment, Ottawa) ».
Alors que certains accents régionaux du Québec ont fait l’objet d’un examen plus poussé, dans le cadre d’une sociolinguistique plus « classique » comme dans celui de la dialectologie perceptuelle (notamment Remysen 2014, Remysen 2016 et Remysen et al., 2020), l’accent sorelois n’a pas été étudié, ce qui permet un regard novateur sur la question. D’une part, nous pensions que l’étude de la « parlure » des gens de Sorel en raison de la position géographique de la ville pourrait nous permettre de mieux comprendre l’évolution et la délimitation de l’aire du Centre par rapport aux autres aires dialectales. D’autre part, nous étions curieux de voir si les représentations stéréotypées qui circulent à propos de l’accent de Sorel pouvaient se vérifier sur le terrain.
Dans le cadre de notre recherche, voici les hypothèses que nous formulons :
L’accent de Sorel existe ;
Les Sorelois sont capables de reconnaître l’accent de Sorel ;
Les Sorelois sont capables de définir l’accent (dans leurs mots) ;
Les Sorelois plus âgés produisent plus de traits que les plus jeunes.
Approche méthodologique
3.1. Enregistrements
Pour recueillir du matériel discursif de locutrices soreloises (nous expliquerons un peu plus loin pourquoi n’avoir sélectionné que des femmes), nous avons lancé un appel à tous sur un groupe Facebook de citoyens de Sorel (nommément, Spotted Sorel-Tracy). Nous recherchions quatre femmes, deux plus jeunes (moins de 30 ans) et deux plus âgées (plus de 50 ans) natives de Sorel et qui y vivaient toujours. La sélection des locutrices ne s’est donc effectuée que sur la seule base de leur lieu de naissance. Les questions posées lors des entrevues4 étaient variées et n’avaient d’autres buts que de faire parler les gens de manière décontractée sans qu’ils se doutent que c’était leur accent qui était au cœur de l’étude. Les questions étaient formulées de façon à éviter que les locutrices nomment des lieux ou des réalités propres à Sorel et ainsi donner des indices aux participants quant à leur provenance. Nous avons volontairement donné des explications vagues sur notre enquête avant l’entrevue afin d’éviter que les locutrices soient trop conscientes de leur accent et changent la manière dont elles parlent5. Toutefois, dès la fin de l’entrevue, les raisons véritables de l’enquête étaient révélées et nous demandions le consentement explicite des locutrices afin d’utiliser des extraits audios dans le questionnaire.
3.2. Participants
Les participants à notre étude ont été recrutés en février 2023 par l’entremise de nos contacts et du réseau social Facebook. Nous cherchions explicitement des gens qui habitaient Sorel, qui y avaient habité ou qui y avaient de la famille, des amis ou des collègues. Il fallait donc que les participants aient minimalement un lien avec Sorel et qu’ils aient déjà été en contact avec la variété soreloise. Conséquemment, nous avons opté pour un échantillonnage non probabiliste de type opportun. L’ensemble des 128 personnes ayant répondu au questionnaire avaient le français comme langue maternelle. Le tableau suivant présente le profil des participants :

Sur 128 participants, 71,88 % sont nés à Sorel. La grande majorité des participants (soit 88,28 %) vivaient à Sorel au moment de l’enquête ou y avaient déjà vécu, soit 113 participants (55,47 % y vivaient, 32,81 % y avaient vécu). Les participants qui n’y avaient jamais vécu venaient pour la grande majorité d’autres municipalités de la Montérégie, plus ou moins éloignées de Sorel : Contrecœur, Varennes, Boucherville, etc. Sur ces 113 participants, 44,25 % avaient résidé à Sorel (ou y avaient vécu) pendant moins de 20 ans et 55,75 % pendant plus de 21 ans.
3.3. Questionnaire
Le questionnaire était composé de deux grandes sections, en plus de contenir quelques questions d’ordre sociodémographique. Dans la première section, les participants étaient invités à se poser quelques questions sur l’accent de Sorel : Pensez-vous qu’il existe ? Seriez-vous capable de le reconnaître ? Pourriez-vous le décrire ? On leur demandait également qui, selon eux, produisait le plus l’accent de Sorel : les jeunes générations ou les générations plus âgées ? Les Sorelois moins scolarisés ou plus scolarisés ? Les Sorelois urbains ou ruraux ? Cette section du questionnaire ne présentait aucun stimulus, les participants nous parlaient donc de Dialect Image et de Dialect Consciousness, comme le présente Chalier (2014, p. 53) dans son modèle d’analyse de la conscience linguistique6.
La seconde section était réservée aux extraits audios. En tout, 12 extraits d’une quinzaine de secondes étaient présentés aux participants : quatre extraits de discours de locutrices soreloises étaient mélangés avec quatre extraits de locutrices gaspésiennes et quatre extraits de locutrices montréalaises. Pour chaque provenance, les participants entendaient deux jeunes locutrices et deux locutrices plus âgées, le tout dans un ordre aléatoire fixe. Pour chaque extrait, on demandait d’indiquer si la personne venait de Sorel : si on répondait Oui à cette question, le participant devait indiquer son degré de certitude (échelle de Likert à cinq niveaux) ; mais s’il répondait Non, il devait choisir une autre provenance parmi les choix suivants : région de Montréal, région de Québec, Lanaudière, Saguenay ou Gaspésie. Enfin, on posait, pour chaque clip, deux questions de jugement évaluatif, à savoir si la personne parlait bien et si la personne paraissait sympathique (dans les deux cas, encore à l’aide d’une échelle de Likert à cinq niveaux). Avec ces deux dernières questions, nous cherchions à situer les locutrices sur les axes de la correction et de la solidarité7. Nous étions d’avis qu’une corrélation entre ces deux variables était possible, d’autant plus « [qu’on] imagine mal que les participants associent des qualités ou des défauts aux personnes qu’ils entendent sans une identification minimale de leurs caractéristiques sociales et/ou régionales » (Bauvois, 1996, p. 292).
Les extraits audios des locutrices de Montréal provenaient du corpus de français montréalais de Remysen (2014) et ceux des locutrices de la Gaspésie8 provenaient du corpus PFC-Québec constitué par Côté (2014). Puisque seules des voix féminines avaient été retenues pour le test de perception de Remysen (2014), nous nous sommes limités à ne recueillir que des voix féminines soreloises et ainsi éviter aux participants une distraction contreproductive. Cette section du questionnaire présentant des stimuli, les participants répondaient plutôt à des tâches de Dialect Evaluation et de Dialect Identification, toujours selon Chalier (2014, p. 53).
Le fait d’inclure des choix de réponse à la question de la provenance des locutrices n’était pas innocent : d’une part, il nous semblait important de ne pas orienter indûment les réponses en présentant seulement les provenances réelles et, d’autre part, nous voulions valider certaines hypothèses. D’abord, le choix d’inclure la réponse Lanaudière reposait sur le fait qu’il s’agit d’une région près de Sorel, tout juste de l’autre côté du fleuve Saint-Laurent : selon Louise Pelletier, historienne et recherchiste, les traversiers font la navette sur le fleuve entre Saint-Ignace-de-Loyola et Sorel depuis au moins les années 1850 (Pelletier, 2014) et les Sorelois ont assurément toujours eu une riche histoire de contact avec les gens de Lanaudière. Des informateurs sorelois nous ont confié que, selon eux, on pouvait distinguer, autrefois du moins, l’accent des gens « d’en face » de celui des « Tire-bouchons9 ». Mais à quel point ? Nous étions donc curieux de voir si on pouvait identifier les locutrices soreloises comme provenant de Lanaudière. Nous avons choisi d’inclure Région de Québec dans les réponses possibles pour vérifier une hypothèse de Remysen et al. (2020, p. 42), selon laquelle il existerait un lien perceptuel fort, pour des raisons socionormatives, entre les « deux plus grandes agglomérations urbaines de la province (Montréal/Québec) qui incarnent le français québécois urbain soigné ». Enfin, l’inclusion de la réponse Saguenay, en l’opposant à Gaspésie, repose également sur un principe socionormatif, quoique différent : ce sont des régions « à caractère plutôt rural, […] réputées pour leur accent typique » (Remysen et al., 2020, p. 42). D’ailleurs, les participants à l’étude de Remysen et al. indiquent que l’accent du Saguenay est le plus marqué, suivi de peu par celui de la Gaspésie et de la Beauce (2020, p. 33).
Analyse et résultats
4.1. Est-ce que l’accent sorelois existe ?
D’entrée de jeu, la très grande majorité des participants pensent que les Sorelois ont un accent particulier. Avant même d’entendre le premier extrait sonore, les participants semblent convaincus que l’accent de Sorel est bien réel (figure 1) et sont plutôt confiants quant à leur capacité d’identifier correctement un Sorelois à son accent (figure 2).


Les réponses concernant le profil sociodémographique présumé des locuteurs de l’accent de Sorel sont somme toute révélatrices de la vitalité et de la diffusion de cet accent. Trois questions étaient posées aux participants pour savoir qui, selon eux, émettait le plus l’accent sorelois. D’abord, les participants pensent que ce sont toutes les générations ou la génération plus âgée qui produisent le plus l’accent : pour eux, la jeune génération le produit, mais pas vraiment plus que la génération plus âgée (figure 3).

Ensuite, de façon similaire, même si plus du tiers des participants pensent que ce sont les Sorelois moins scolarisés qui produisent l’accent, les participants pensent surtout que tous les Sorelois produisent l’accent, pas seulement les Sorelois moins scolarisés (figure 4). Ces résultats sont quand même étonnants, étant donné que c’est généralement « à la base de la pyramide sociale, chez ceux dont le parcours scolaire est le plus court, que l’on peut trouver la plus grande variation en termes d’accents » (Bauvois, 1996, p. 297). On peut également citer les résultats de Remysen (2014, p. 125) quant au lien entre l’identification sociale et l’identification régionale : ses résultats montrent que les accents plus marqués des régions sont associés aux locutrices peu instruites. Ici, aucun participant ne pense que les Sorelois plus scolarisés produisent plus cet accent. Ce n’est pas surprenant, les locuteurs plus scolarisés ayant généralement tendance à être plus mobiles socialement, donc plus exposés à des variétés plus normées. Nous verrons plus loin que l’accent montréalais, considéré au Québec comme la norme, est bel et bien jugé plus correct, comme démontré entre autres par Côté (2010) et Remysen et al. (2020).

Enfin, nous avons cherché à savoir quelle était la perception des participants à propos de la provenance géographique des locuteurs de l’accent de Sorel : pensaient-ils qu’il s’agit d’un fait propre aux Sorelois ruraux ou aux Sorelois urbains ? Dans le questionnaire, nous expliquions brièvement ce que nous entendions par « rural » (la campagne immédiate autour de Sorel : Sainte-Anne-de-Sorel, Saint-Robert et Sainte-Victoire-de-Sorel) et par « urbain » (Sorel et Tracy, qui sont des municipalités aujourd’hui fusionnées, mais qui gardent leur identité distincte pour les gens de la région). Un peu plus de 65 % des participants croient que les locuteurs de toutes ces localités produisent l’accent sorelois et un pourcentage identique (17,19 %) de répondants pensent que les Sorelois plus « ruraux » et les Sorelois plus « urbains » le produisent plus.

On pourrait débattre du caractère réellement « urbain » de Sorel, qui est certes une municipalité importante dans la région, mais qui n’a vraisemblablement pas le statut de villes comme Trois-Rivières ou Drummondville, par exemple10. Il reste que les participants sont clairs : pour la majorité d’entre eux, tous les locuteurs de Sorel, peu importe leur provenance, partagent un accent particulier.
De manière générale, il est intéressant de constater que les réponses des participants, qui sont, pour la très vaste majorité, ignorants des théories dialectologiques largement diffusées, déjouent les stéréotypes habituellement associés aux accents fortement marqués. En effet, on attribue généralement les accents marqués aux hommes âgés, peu mobiles (géographiquement et socialement) des régions rurales, ceux que Chambers et Trudgill (1998) qualifient de NORMs (non-mobile, old, rural males). Bien entendu, notre étude ne comporte pas d’extraits sonores d’hommes sorelois âgés, mais on pourrait aisément étendre la généralisation aux femmes âgées. Pourtant, le portrait que nous dressent les participants est que les locutrices de toutes les générations, indépendamment de deux facteurs de mobilité, la scolarité et l’urbanité, produisent l’accent de Sorel. Les participants déjouent-ils inconsciemment le biais du « sédentarisme nativiste » que Prikhodkine (2019) évoquait ? Dans tous les cas, les résultats semblent indiquer que l’accent de Sorel existe et qu’il est bien vivant.
4.2. Les traits liés à l’accent de Sorel
La question « Quelles sont les particularités (une prononciation, un mot, une expression) typiques de cet accent, s’il y en a ? » était la seule question à développement du questionnaire. Nous avons été surpris de voir à quel point les participants semblaient être en mesure de décrire aisément et finement l’accent de Sorel. Seuls 12 participants sur 128 (9,38 %) ont indiqué ne pas être en mesure de répondre à cette question. Même en l’absence de vocabulaire linguistique précis, les autres participants ont donné des réponses étonnamment claires et créatives pour noter les particularités de l’accent sorelois. On peut regrouper les réponses en trois catégories : les traits de prononciation, les éléments lexicaux et les représentations et attitudes perceptives.
4.2.1. Les traits de prononciation
Le but de notre étude n’était pas de décrire les traits phonétiques de l’accent Sorel du point de vue de sa production, mais plutôt du point de vue de la perception des participants, même si ce n’est pas toujours scientifiquement juste. Les chercheurs en dialectologie perceptuelle sont d’ailleurs conscients des limites, mais aussi de la valeur, de ces perceptions :
[Malgré] le caractère fragmentaire des renseignements obtenus, les commentaires folk fournissent des indications importantes sur les stéréotypes de prononciation [et] peuvent enrichir considérablement les recherches […] dans la mesure où elles représentent un point de départ à l’étude des valeurs “sociales”, affectives et identitaires des variantes linguistiques (Falkert, 2012, p. 118).
Le Tableau 2 présente les réponses qui concernaient les traits segmentaux et suprasegmentaux que les participants attribuaient à l’accent de Sorel :

Le cas du /R/ roulé est intéressant : les participants semblent faire référence à un trait de prononciation, le [r] apical, qui n’est plus en usage dans leur région depuis un certain temps. L’étude de Côté et Saint-Amant Lamy (2012) décrit en détail le phénomène de chute du [r] apical au Québec au cours de la seconde moitié du XXe siècle au profit du [ʁ] dorsal. La région de Sorel se trouvait effectivement dans l’aire de distribution de la variante apicale, l’isoglosse11 étant située un peu à l’est de Trois-Rivières, perpendiculairement au fleuve Saint-Laurent. Côté et Saint-Amant Lamy démontrent clairement comment et à quelle vitesse la variante dorsale s’est propagée vers l’ouest, en comparant leurs résultats obtenus à Trois-Rivières avec ceux des premiers corpus montréalais12. Il apparaît donc que les participants réfèrent à une époque révolue lorsqu’ils évoquent le /R/ roulé comme étant un trait de prononciation de la région de Sorel. Au moins un participant en semble conscient en affirmant que « les plus vieilles générations ont tendance à rouler les R ». Notons que nos locutrices soreloises les plus âgées, 53 et 60 ans au moment de l’enquête, sont nées à une époque où moins de 10 % des locuteurs (selon les calculs de Côté et Saint-Amant Lamy en 2012) produisaient encore la variante apicale dans cette aire de distribution et qu’aucune d’entre elles ne prononçait les /R/ de cette manière dans les extraits sonores. D’ailleurs, Sankoff et Blondeau (2007) ont bien démontré que l’usage du [ʁ] dorsal peut continuer d’évoluer au cours de la vie d’un locuteur : certains Sorelois ont peut-être déjà utilisé le [r] apical dans leur jeunesse, mais ne le prononcent plus aujourd’hui. À ce sujet, soulignons le commentaire fort à propos de Bauvois :
Il peut par ailleurs advenir que les situations sociolinguistiques évoluent à d’autres rythmes que les stéréotypes. Il n’y a dès lors pas lieu de s’étonner, si on note, dans un certain nombre de travaux, un certain écart entre le discours ambiant et les capacités effectives des individus soumis à des tâches d’identification. (Bauvois, 1996, p. 295)
La description de l’accent de Sorel s’appuie souvent sur trois autres traits de prononciation, soit l’allongement et la diphtongaison du son /e/ en fin de mot, la transformation de la voyelle postérieure arrondie en une voyelle antérieure non arrondie (donc [ɔ] qui devient [a]) et la diphtongaison générale des voyelles (ce trait était d’ailleurs évoqué dans l’article de journal cité en introduction). Rappelons que la question qui demandait de décrire l’accent de Sorel venait avant l’écoute des extraits sonores, les participants n’ont donc pas pu se servir de ce qu’ils entendaient pour se prononcer. Les participants n’ont pas tort en associant ces trois traits à l’accent sorelois : nous entendons bel et bien tous ces traits dans les extraits des locutrices soreloises. Mais cela ne veut pas dire pour autant que ces traits soient exclusifs à cet accent, au contraire :
- Remysen et al. font remarquer que « la Beauceronne la mieux identifiée […] diphtongue les /e/ en finale de mot, comme dans dessiner [dɛsinœe], ce qui attire l’attention de certains participants qui signalent cette prononciation par la graphie “dessiney” » (Remysen et al., 2020, p. 39) ;
- L’alternance entre les voyelles [ɔ] et [a] est attestée en Beauce (Lorent, 1977) ;
- La diphtongaison des voyelles en français québécois a été documentée à de très nombreuses reprises13.
Dans une moindre mesure, les participants rapportent les traits de prononciation se rapportant au remplacement de la voyelle antérieure /a/ par sa contrepartie postérieure, (donc [a] qui devient [ɑ]). La plupart du temps, les participants à l’étude tentaient de décrire ce son en utilisant l’accent circonflexe : regarder/regârder. Aussi, les participants citent le son /ɛz/ qui ne serait pas diphtongué en fin de mot : par exemple, fraise [fʁaez] serait plutôt prononcé [fʁɛz]. Cela semble aller à l’encontre du fait que [z] n’a pas l’effet allongeant qu’il a ailleurs, mais, comme nous l’avons déjà évoqué, c’est la perception du phénomène qui nous intéressait et non le phénomène lui-même ou sa justesse.
Isolément, on rapporte d’autres traits de prononciations variés. Il nous était impossible de les regrouper dans une catégorie précise, puisqu’ils n’étaient évoqués qu’une seule fois, par exemple : « sons en “j/ge” prononcés en son de gorge (comme le j en espagnol) ». Aussi, certains participants attribuaient à l’accent de Sorel des traits déjà bien documentés dans la description des aires dialectales de l’Est et de l’Ouest, comme les schibboleths « baleine » ou « poteau » (Avanzi et Thibault, 2020 ; Michaud et Remysen, 2025).
Les réponses données par les personnes participantes tendent à indiquer que Sorel semble se trouver à la frange d’une zone de mixité dialectale : les participants rapportent des traits linguistiques en usage dans les autres aires dialectales du Québec, des traits qui ne se vérifient pas nécessairement sur le terrain (par exemple, le son /ɛz/ non diphtongué en fin de mot). Ils semblent donc avoir une certaine conscience (ou l’intuition peut-être) de la place un peu spéciale que la variété de la région de Sorel occupe dans le grand ensemble des accents régionaux québécois. Il serait conséquemment intéressant de pousser plus loin la recherche pour mieux comprendre comment s’insère la région de Sorel dans les aires dialectales du Québec.
4.2.2. Les éléments lexicaux
Des éléments lexicaux ont également été rapportés à la question « Quelles sont les particularités (une prononciation, un mot, une expression) typiques de cet accent, s’il y en a ? » Comme le notaient Brasseur et Ménard, « les traits caractéristiques d’un accent peuvent être lexicaux, morphologiques, syntaxiques, sémantiques ou phonétiques » (2013, p. 104). Le lexique fait partie intégrante de ce que les locuteurs perçoivent comme des éléments distinctifs de leur façon de parler ou de celle des autres. Ces mots ou ces expressions ont des résonances locales fortes et identifient ceux qui les utilisent comme étant des Sorelois typiques. Le Tableau 3 montre que les participants ont rapporté quatre fois le verbe « rover » et deux d’entre eux en donnent même la définition. Les autres lexèmes les plus cités sont « bock tomate », « gibelotte » et « tire-bouchon »14.

4.2.3. Représentations et attitudes perceptives
Enfin, les participants ont formulé dans leur réponse quelques jugements témoignant de leurs représentations et attitudes linguistiques par rapport à leur perception de l’accent sorelois. Chalier décrit les représentations comme « des structures cognitives étant encrées [sic] dans une communauté linguistique et concernant les différentes variétés et normes que cette dernière parle ou connaît » (2014, p. 46). Les attitudes, quant à elles, constituent l’ensemble des opinions explicites ou implicites sur l’usage d’une langue. Rappelons qu’à cette étape du questionnaire, les participants n’avaient entendu aucun extrait audio.
La plupart des jugements élicités par les participants étaient négatifs et nous renseignent sur la perception que certains d’entre eux ont de l’accent de Sorel, tel que présenté dans le Tableau 4 :

Il est difficile de tirer des généralisations à propos du profil des participants qui ont exprimé des jugements négatifs à partir d’un si petit ensemble. Toutefois, Chalier défend l’idée que :
les attitudes […] restent relativement stables et homogènes à l’intérieur d’un groupe défini et que ces groupes se définissent justement plus à travers ces attitudes […] concordantes qu’à travers d’autres facteurs, ce qui rend légitime la transposition de déclarations de différents individus d’un groupe à l’ensemble de ce groupe […]. (Chalier, 2014, p. 46)
Tel qu’en témoigne le Tableau 5, les participants qui ont exprimé des jugements négatifs ont presque systématiquement donné un score inférieur aux locutrices soreloises à la question « Est-ce que pour vous cette personne parle bien ? », par rapport aux scores moyens de tous les autres participants.

4.3. La perception de l’accent de Sorel
À la question « Pensez-vous que cette personne a un accent sorelois ? », les participants ont identifié correctement les locutrices soreloises dans 61,91 % des cas (figure 6). Rappelons que les personnes qui ont répondu au questionnaire vivaient à Sorel, y avaient vécu ou connaissaient des gens qui y vivaient (famille, amis, collègues, etc.). À vrai dire, ce fort taux d’identifications correctes était surprenant, puisque les taux d’identifications correctes dans des études s’intéressant aux accents régionaux sont beaucoup plus bas et ne dépassent pas 30 %. Par exemple, dans Remysen et al. (2020, p. 37), les 48 Beaucerons qui ont participé à l’étude ne reconnaissent l’accent de la Beauce que dans 27,5 % des cas15. De son côté, Bauvois (1996, p. 292) rapporte des taux d’identification fluctuant selon les études, il est donc fort probable que de différentes méthodologies génèrent des résultats différents qui doivent être mis en contexte. Mais, de toute évidence, nos participants savaient reconnaître les Sorelois16!

Il convient toutefois de nuancer ces résultats en tenant compte de la tendance « annexionniste » : la « meilleure identification est surtout due au fait que le groupe X propose plus souvent la réponse “C’est un X” » (Bauvois, 1996, p. 294). Nos participants, provenant pour la plupart de Sorel, identifient très bien les locutrices soreloises. Remysen (2014, p. 127) constate également cette tendance dans le taux d’identification des Montréalaises par des participants montréalais.
Pour bien prendre la mesure du taux élevé d’identification correcte des Soreloises par les participants, notons que les Montréalaises ne sont identifiées comme Soreloises que dans 10,24 % des cas et les Gaspésiennes dans 18,15 % des cas.
Par ailleurs, il est intéressant de constater que les jeunes Soreloises sont mieux reconnues que leurs consœurs plus âgées (figures 7 et 8 ci-dessous), à 66,41 % contre 57,42 %. Une des deux jeunes locutrices a même un taux d’identification correcte élevé de 82,03 %. Cela semble aller à l’encontre de l’idée généralement reçue que les locuteurs plus âgés présentent des traits plus marqués quand il est question d’accent (Bauvois, 1996, p. 294). Rappelons ici le constat qui pouvait être posé devant la question « Quelle génération produit le plus cet accent ? » (voir figure 3), les participants ne pensaient pas que la jeune génération produisait plus l’accent sorelois. À la lumière des résultats obtenus, il semble que l’accent sorelois bénéficie dans les faits d’une vitalité étonnante chez les jeunes générations.


D’ailleurs, quand les participants entendaient une voix soreloise, ils étaient plutôt certains de leurs réponses avec une moyenne de 3,55/5 (figure 9). Quand ils entendaient une voix montréalaise, les participants qui répondaient quand même Oui à la question « Est-ce que cette personne a un accent sorelois ? » avaient un taux de certitude17 moyen de 3,11/5. Pour les voix gaspésiennes, ce taux de certitude moyen était de 3,23/5. Ce que cela nous apprend, c’est que les participants (qui venaient pour la grande majorité de Sorel ou y avaient vécu, rappelons-le) étaient moins certains de la provenance soreloise des voix quand ils entendaient une voix qui venait d’ailleurs que Sorel, ce qui nous semble conforme aux attentes.

En somme, les participants identifiaient les Soreloises dans une bonne proportion, et, de plus, ils étaient plutôt certains de leurs réponses. Il est à noter que l’âge des locutrices soreloises ne semblait pas affecter le taux de certitude des participants : les jeunes soreloises obtenaient un score moyen de 3,64/5 alors que les plus âgées avaient un score moyen de 3,45/5.
Si les participants répondaient « Non » à la question « Pensez-vous que cette personne a un accent sorelois ? », ils étaient invités à indiquer sa provenance présumée. Comme évoqué à la section 3.3, les régions de Lanaudière, de Québec et du Saguenay étaient dans les options offertes même si aucun extrait sonore de locuteurs de ces r égions n’était présenté. Voici les résultats pour les Soreloises, jeunes et plus âgées :


Il est intéressant de voir que les participants qui pensent que les locutrices soreloises ne viennent pas de Sorel les associent à des régions différentes selon leur âge. Ils présument que les plus jeunes viennent de Montréal (dans 30,23 % des cas), de Lanaudière (au deuxième rang avec 23,26 %) ou de Québec (au troisième rang avec 22,09 %). Les locutrices plus âgées sont associées à Lanaudière un peu plus d’une fois sur deux et ensuite à Montréal (22,94 %). Il serait nécessaire de répéter l’expérience avec un plus grand nombre de locutrices pour voir si ces résultats pourraient être généralisés aux deux générations de façon plus fiable, d’autant plus qu’il est possible que les résultats soient légèrement faussés par notre jeune Soreloise, qui a un taux d’identification remarquable. En effet, son accent semble si marqué par rapport à l’accent québécois standard que ceux qui pensent qu’elle ne vient pas de Sorel ont de la difficulté à la situer : le Saguenay et la Gaspésie sont beaucoup plus fortement représentés pour elle que pour les autres Soreloises.
À la question « Est-ce que, pour vous, cette personne parle bien ? », il semble que les différences individuelles attribuables aux locutrices soient plus notables que les différences générationnelles :

Cent-vingt-huit participants ont noté le degré de correction du discours de chacune des locutrices soreloises et on peut remarquer que leurs scores individuels varient considérablement (de 2,78 à 3,73, sur une échelle de Likert à 5 niveaux, soit de « pas bien du tout » à « très bien »). Les moyennes générationnelles sont quasi identiques, ce qui suggère que l’âge des locutrices n’a, à priori, pas d’effet sur cette variable. Ici encore, il serait intéressant de disposer d’un plus grand nombre d’extraits de discours sorelois pour s’en convaincre.
Notons au passage que notre jeune locutrice (Soreloise 3), qui a un taux d’identification de plus de 82 %, est celle qui obtient le plus mauvais score à cette question. Son accent sorelois très marqué semble la dépeindre comme une personne qui ne parle pas très bien.
Comparons maintenant les scores de correction des Soreloises avec ceux des Montréalaises et des Gaspésiennes (figure 12) :

D’emblée, on remarque que les participants ont jugé que le discours des Montréalaises était considérablement plus correct que celui des Soreloises et des Gaspésiennes, même s’il y a des différences individuelles. Comme Remysen et al. qui constataient que « l’accent des locutrices d’origine montréalaise est globalement jugé plus correct et donc plus près de la norme » (2020, p. 44), ces résultats confirment le statut normatif de la région de Montréal ; son accent a valeur de norme et les gens qui le parlent sont perçus comme des gens qui parlent correctement. De plus, le score similaire des Gaspésiennes et des Soreloises place les accents plus marqués à l’autre bout du spectre normatif des participants : là aussi, Remysen et al. (2020) voyaient une corrélation entre le degré de marquage des accents régionaux québécois et le degré de correction. Cela dit, il est quand même étonnant de constater que les participants, qui étaient eux-mêmes en majeure partie originaires ou résidents de Sorel, attribuaient aux locutrices soreloises le moins bon score de correction. En tenant compte des quelques jugements négatifs évoqués plus haut (section 4.2.3), mais sans les généraliser non plus, on peut dire que la perception de l’accent de Sorel n’est pas particulièrement positive.
Enfin, pour chaque extrait, on demandait aux participants « Est-ce que cette personne vous paraît sympathique ? ». Avec cette question, nous cherchions à savoir comment les locutrices étaient évaluées sur l’axe de la solidarité : est-ce que les participants s’identifient à la personne qui parle, est-ce qu’ils sentent un lien d’appartenance avec elle ? Les Soreloises récoltent un score moyen de 3,98/5 : alors qu’ils évaluent leur degré de correction plus négativement, les participants semblent trouver les Soreloises sympathiques et s’identifier à elles.

On voit que les Soreloises et les Gaspésiennes semblent être mieux évaluées sur le plan de la solidarité que les Montréalaises. Toutefois, ces résultats ne sont pas significatifs. Pour Šebková et al. :
Les locuteurs utilisant des variétés standard tendent à être associés aux groupes dominants du point de vue socioéconomique et, par conséquent, tendent à être évalués plus favorablement quant au facteur statut18 […]. En revanche, les variétés non standard reçoivent des appréciations plus favorables quant à la solidarité. (2020, p. 3)
On peut effectivement remarquer que les locutrices qui reçoivent un faible score de correction (score moyen des Soreloises et des Gaspésiennes, en ne tenant pas compte des différences individuelles) ont un score de solidarité plus élevé, alors que les locutrices qui ont un degré de correction plus élevé (les Montréalaises) ont un score de solidarité moins élevé. Ces résultats bénéficieraient d’être réinterprétés à la lumière d’un plus grand ensemble de données pour s’assurer de leur apparente validité : les valeurs sont trop similaires et elles ne sont pas significatives19.
Conclusion
En fin de compte, l’accent de Sorel existe-t-il vraiment ? Dans la mesure où il n’y a pas de frontières étanches autour de Sorel, il faut envisager cet accent (comme les autres, d’ailleurs) sur un continuum de pratiques langagières aux démarcations floues et mouvantes. La variété soreloise s’insère probablement à la limite de l’aire dialectale de l’Ouest et de celle du Centre (Michaud et Remysen, 2025), elle-même caractérisée par une grande mixité des traits linguistiques, une sorte de tampon entre les aires de l’Est et de l’Ouest. L’accent de Sorel partage fort vraisemblablement des traits avec les territoires environnants : Yamaska, Nicolet, Victoriaville, etc. Si l’on ne tient compte que de la prononciation, des traits phonétiques (segmentaux) et prosodiques (suprasegmentaux), il serait vraisemblablement difficile de cantonner l’accent « de Sorel » à la seule région immédiate de Sorel. Toutefois, l’analyse change si on lui superpose une couche lexicale soreloise. Quoi qu’il en soit, d’un point de vue perceptuel, les participants à notre étude pensent bel et bien que l’accent de Sorel existe ; il représente une identité et il signale l’appartenance à une communauté distincte.
[L’accent], qui ne peut être réduit à un faisceau de traits (phonétiques), ne doit pas être observé “en lui-même”, mais doit au contraire être intégré dans un contexte sociolinguistique plus large, dans lequel s’exercent des rapports sociaux plus ou moins conflictuels. (Gasquet-Cyrus, 2010, p. 185)
De plus, si l’on considère l’accent, ou le style, selon Candea (2017), comme une ressource disponible aux locuteurs, il peut également être opportun de faire intervenir des notions d’agentivité et de performativité de la variation :
La vie sociale est un processus perpétuel (multidimensionnel) de construction de catégories et d’identités, le langage construit le social et le style fait partie des ressources disponibles pour cette construction. (Candea, 2017, p. 16)
En outre, pour Prikhodkine « les traits linguistiques peuvent être utilisés comme des ressources que les individus ou les groupes utiliseraient pour négocier les frontières sociales » (2019, p. 14). Il utilise même le terme bricolage pour parler de la « pratique stylistique qui consiste à réinterpréter des variables et à les combiner avec d’autres » (2019, p. 14). Dans ce paradigme, les locuteurs deviennent des agents. Quant à Eckert (2008), elle fait intervenir la notion de champ indexical pour expliquer comment des locuteurs et des groupes mobilisent différentes ressources20 afin de (re)définir leur identité. Dans cette optique, on peut certainement imaginer que les locuteurs sorelois puissent tirer avantage de l’utilisation (ou non) des traits linguistiques associés à leur accent pour bâtir leur identité et définir leur appartenance à cette communauté.
Revenons-en à nos hypothèses de départ :
1. L’accent de Sorel existe : oui, du moins perceptuellement ;
2. Les Sorelois sont capables de reconnaître l’accent de Sorel : oui, avec des taux d’identification particulièrement élevés ;
3. Les Sorelois sont capables de définir l’accent (dans leurs mots) : oui, nous avons même été surpris de la qualité des observations que les participants en ont faites ;
4. Les Sorelois plus âgés produisent plus l’accent que les plus jeunes : non, les jeunes produisent autant l’accent, ce qui semble indiquer que l’accent de Sorel bénéficie d’une étonnante vitalité.
Nous avons découvert au fil de notre recherche certaines limites ou des décisions méthodologiques que nous aurions aimé reconsidérer :
- Utiliser une échelle de Likert à 4 ou 6 degrés, plutôt que 5, afin de déjouer la tendance des participants à sélectionner la valeur médiane. Cette réflexion nous est venue en lisant l’article de Šebková et al. (2020) ;
- Reformuler la question concernant le taux de certitude des participants : après avoir entendu un extrait sonore, ils devaient répondre à la question « Pensez-vous que cette personne a un accent sorelois ? » et s’ils répondaient Oui, on leur demandait « Dans quelle mesure êtes-vous certain de votre réponse ? ». Si la voix était effectivement une voix soreloise, les résultats obtenus étaient intéressants à analyser. Mais si la voix était montréalaise ou gaspésienne et qu’ils répondaient quand même Oui (en pensant que la voix était soreloise) : les taux d’identification correcte étant de plus de 80 %, ils ne nous renseignaient pas sur la certitude d’avoir choisi la bonne réponse ;
- Les taux de bonnes identifications des locutrices soreloises pourraient avoir été biaisés par la tendance annexionniste. Un plus grand nombre de participants ne provenant pas de la région de Sorel aurait pu nous permettre de mieux nuancer nos résultats ;
- Enfin, comme les locutrices n’étaient pas contrôlées socialement (scolarité et provenance rurale ou urbaine), il nous était impossible de présenter une analyse à propos de ces variables. Bien entendu, la variable « sexe » s’éliminait d’emblée, puisque nous ne disposions d’aucun extrait sonore provenant d’hommes.
Les accents régionaux ont été relativement bien étudiés au Québec, dont ceux de la Gaspésie et du Saguenay-Lac-St-Jean. Outre les accents de Québec ou de Montréal, qui ont une certaine valeur normative dans les représentations populaires, on connaît moins bien les accents liés plus spécifiquement à des villes comme Joliette, Saint-Hyacinthe ou Sorel. L’appartenance à une ville, qui, d’ailleurs, constitue souvent le centre emblématique d’une région, participe pour beaucoup à la construction identitaire d’un groupe de locuteurs. Notre étude contribue donc modestement à la compréhension de ces accents d’un point de vue perceptuel et ouvre la voie à des investigations plus approfondies dans ce domaine.
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Statistique Canada. (2026). Série « Perspective géographique », Recensement de la population de 2021, Trois-Rivières, Ville.
[2] Le point de vue émique est celui qui vient de l’intérieur du système, alors que le point de vue étique représente la perspective générale d’un observateur extérieur (définition adaptée de Chalier, 2014, p. 50).
[3] Cette MRC a été renommée Pierre-de-Saurel en 2009.
[4] Deux des quatre entrevues ont été menées le 4 mars 2023 à Sorel, en face à face avec les informatrices. Les deux autres entrevues ont été réalisées au téléphone, le 5 mars 2023. Toutes les entrevues ont duré environ 15 minutes.
[5] Cette recherche a été menée dans le cadre d’un séminaire doctoral ; même si elle n’avait pas besoin de recevoir l’aval du Comité d’éthique de l’Université de Sherbrooke, la méthode de collecte avait été approuvée par le professeur responsable du cours.
[6] Adapté de Postlep, qui a lui-même adapté son modèle de celui de Preston.
[7] Nous empruntons le terme « solidarité » à Šebková et al. (2020).
[8] Il y a eu plusieurs enquêtes gaspésiennes dans le projet PFC-Québec : nos locutrices étaient plus précisément originaires de la Haute-Gaspésie.
[9] Les Sorelois ont reçu depuis longtemps le sobriquet de « Tire-bouchons », mais son origine est incertaine. Un auteur du journal Le Courrier de Sorel attribue ce surnom à l’importante consommation d’alcool des Sorelois. En effet, dans un article paru en 1916, cet auteur avançait justement que le surnom des Sorelois était injustifié, dans la mesure où la population soreloise avait voté en faveur de la prohibition. Une autre hypothèse est que les Sorelois portaient le sobriquet de « tire-bouchons » parce que plusieurs d’entre eux s’introduisaient sur les bateaux transportant la mélasse et ouvraient les barils avec leur tire-bouchon pour en voler le contenu (Société historique Pierre-de-Saurel, 2014).
[10] Selon Statistiques Canada (2026), il y avait 35 165 habitants à Sorel-Tracy en 2021. Trois-Rivières en comptait 139 163 et Drummondville 79 258.
[11] Une carte est dédiée à l’isoglosse du /R/ dans le tout premier volume de l’ALEC (Dulong et Bergeron, 1980, p. 31), mais étrangement, les transcriptions phonétiques ne présentent pas les deux prononciations différentes, selon les points d’enquête. Un seul caractère est utilisé pour noter le son /R/.
[12] Bibeau-Dugas 1963 et Sankoff-Cedergren 1971, notamment.
[13] L’article « Diphtongaison » du site Les principales caractéristiques phonétiques du français parlé au Québec (Arnaud et al., 2025), décrit bien le phénomène et recense plusieurs articles qui se sont intéressés au sujet.
[14] Même si ces fréquences semblent faibles pour 128 participants, près des deux tiers des participants rapportent d’autres lexèmes qui sont, pour eux, typiques de la région. On peut supposer que les lexèmes présentés ici sont vraisemblablement connus de la majorité des participants, même s’ils n’ont pas été spécifiquement nommés.
[15] Bien entendu, des méthodologies différentes donnent des résultats différents, il faut prendre les hauts pourcentages que nous avons obtenu avec une certaine réserve.
[16] La question « Pensez-vous que cette personne a un accent sorelois ? » peut être vue de façon binaire (50 % de chance d’avoir la bonne réponse) ou comme un choix multiple (16,7 % de chance d’avoir la bonne réponse). Un score de Brennan-Prediger a donc été calculé, mesure corrigée conçue pour évaluer une performance individuelle à comparer à la chance pure : en mode « binaire », deux locutrices soreloises sur quatre reçoivent des scores significatifs et en mode « choix multiples », les quatre locutrices soreloises ont des scores d’identification significatifs, ce qui montre que la correction est essentielle.
[17] La question « Dans quelle mesure êtes-vous certain de votre réponse ? » suivait la question « Est-ce que cette personne a un accent sorelois ? » et se mesurait sur une échelle à 5 niveaux où 1 = pas certain et 5 = très certain.
[18] Les autrices mesurent le professionnalisme, l’instruction et l’aptitude à diriger et regroupent ces mesures sous l’appellation « statut ». Elles démontrent ensuite une corrélation positive du statut et du degré de correction (2020, p. 9).
[19] Avec une valeur p de ~0,995, les résultats ne sont pas significatifs.
[20] Le parallèle qu’elle fait avec les styles d’habillement en tant que ressource indexicale permettant la réinterprétation de la signification sociale est particulièrement habile (Eckert, 2008, p. 456).